La première famille humaine : un bouillon de culture psychopathologique

Publié le par Jean-Marie Demarque

Quelques simples réflexions à la lumière de Lacan…

Le Livre de la Genèse, celui des « Commencements », Bereshit en hébreu selon la pratique qui veut qu’un livre biblique soit nommé du premier de ses mots, contient, outre des histoires bien connues de tous et qui sont devenues pour beaucoup des « vérités premières », certains passages qui, par delà les préjugés ou les croyances que d’aucuns préfèrent nommer « foi », posent de singulières questions, questions qui obligent d’une certaine façon le lecteur honnête et un tant soit peu objectif à…se « remettre en question » ! C’est le cas, me semble-t-il de la fameuse histoire de Caïn et d’Abel, fils premiers nés de la supposée première famille humaine. Examinons la d’abord dans ce qu’aujourd’hui on appellerait sa « composition » : Au départ, si l’on en croit les deux premiers versets du chapitre 4 du Livre de la Genèse, c’est une famille classique, qui a pour patronyme « genre humain », et qui est composée d’un père, d’une mère et de deux enfants mâles. Une famille relativement « classique » si on la met en parallèle avec la famille « type » moderne. Tout semble donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes, voulu selon le récit par un « Dieu » sorti d’on ne sait trop où et dont les intentions, si elles paraissent à première lecture clairement explicitées dans les premiers chapitres du Livre sont quand même pour le moins obscures et ne peuvent que nous faire légitimement poser la question d’un « pourquoi ? ». En effet, et contrairement à d’autres récits du même genre, on ne sait tout d’abord pas d’où vient ce « Dieu » omnipotent et transcendantal, radicalement différent de l’humain, ni surtout pourquoi il agit comme il le fait ! Peut-être qu’Il s’ennuie, tout seul, surtout qu’il est « l’Unique », et qu’il n’opère que pour tromper son ennui, un peu comme un modéliste s’escrimant à réaliser la maquette la plus parfaite possible d’une réalité qui lui serait, sinon propre, à tout le moins très proche. Mais peut-être aussi que la vraie particularité de cet « humain » qui doit être le « sommet » de sa création est justement de se l’être purement et simplement « inventé » dans une sorte de quête insatiable du Père… En clair, il nous faudrait alors admettre que ce n’est pas Dieu qui a créé l’homme, mais l’inverse, parce que cela répondait en lui à un besoin aussi essentiel qu’existentiel, dans l’acception la plus forte des deux termes ! Mais laissons ici ce qui n’est pas aujourd’hui notre propos et revenons à notre famille initiale. Et pour ne pas déroger aux conventions machistes encore en vogue sur nos registres d’Etat Civil, commençons par en examiner le « chef », c’est à dire le père. Adam. Déjà, ici, on est « mal barrés » : notre « père Adam » comme certains se plaisent à le nommer est justement un être dépourvu de nom : il est, stricto sensu, d’après le texte hébreu de la Bible, le « Genre Humain », une notion à la fois précise et vague et outre le fait que, lui offrant la possibilité de faire l’économie d’un nom véritable elle lui donne aussi celle d’échapper à une véritable personnalité, outre qu’elle le désigne d’emblée comme bisexué. Que je sache, le « genre humain » est encore bien composé de nos jours, d’hommes et de femmes, de garçons et de filles, de mâles et de femelles… De fait, je crois qu’on peut tout à fait, et très objectivement, parler d’une « bisexualité » d’Adam, chose qu’envisagent par ailleurs clairement Josy Eisenberg et Armand Abecassis dans un de leur dialogues « A Bible Ouverte ». Voilà sans doute qui déjà fera rugir certains gardiens d’une prétendue morale de l’ordre de celle qui condamne les homosexuels et leur dénie le droit à l’amour, à l’épanouissement et au désir d’enfant. Des gardiens de la norme qui soit dit en passant s’apparentent souvent de fort près à ceux qui au nom d’une prétendue pureté de leur race n’ont pas hésité à éliminer les handicapés, les malades mentaux, les homosexuels, les tziganes, et (au bas mot !) six millions de Juifs… Notons aussi au passage que l’être humain est apparemment, le seul animal de la classe des mammifères à transiter, à un moment précis de son développement fœtal, par un stade où il n’est ni mâle ni femelle , tout en étant les deux à la fois. Ce qui semblerait engendrer chez le « petit d’homme » une réminiscence se concrétisant dans son subconscient par une nostalgie d’un état perdu, un « manque », ce même manque que Lacan caractérise comme « phallique » et qui se trouve, pour « faire court », à l’origine de chacune des trois folies qui caractérisent son école :
• Folie du « moi ».
• Folie « Phallique ».
• Folie « pulsionnelle".
Trois folies qui se retrouvent dans cette histoire finalement fort peu banale de la première famille humaine et qui toutes semblent satellisées autour de deux problèmes particulièrement cruciaux et interconnectés de notre société moderne : ceux de la condition de la femme et du rôle du père . Enfin, et pour compléter le tableau, il me semble que le moins qu’on puisse dire d’Adam, c’est qu’il est un « fou du moi », un père absent et démissionnaire.

En plus, si l’on en croit un « Midrash » que l’on évoquera plus loin, il semblerait bien être le tout premier « cocu » !

Un prototype du looser ? Guère flatteur pour ceux des nôtres qui se réclament de lui ! La saga biblique nous le montre tour à tour, après la « chute », jouant au petit jeu du « ce n’est pas moi, c’est l’autre », fuyant ses responsabilités et honteux de la nudité à la fois psychique et physique qu’il semble seulement découvrir ; ce n’est pas à lui non plus que revient le rôle de nommer ses enfants et, le fait est qu’il n’interviendra en rien dans le conflit qui va les opposer. Eve.

Un dictionnaire biblique protestant, assez bien fait, ou en tous les cas accessible à tout un chacun donne, sous le nom de « Eve » une première définition succincte : « Femme d’Adam dont le nom est à rapprocher du mot « vie » ou « qui donne vie ». Fort bien, on s’en doutait quelque part, mais voilà qui fait d’elle aussi forcément une anonyme, une sans-nom, une personne sans personnalité réelle. Sûrement, il lui manque quelque chose, mais elle va bien vite le trouver, voire l’acquérir. De par sa "connaissance" avec Adam, selon la Bible , de manière fort différente, selon un midrash . J’aime bien les midrashim, peut être à cause d’une vieille passion pour la culture juive, certainement parce qu’ils osent aller plus loin que la lettre, quitte à la transgresser, faisant souvent preuve d’un esprit qui vivifie là même où la lettre, parce qu’elle enferme et normalise, tue.

Le midrash dont il est question nous rapporte ceci : Lorsque Adam et Eve furent créés, ils formaient un être androgyne possédant un seul corps et deux visages. Dieu les sépara en leur donnant un dos de façon qu’ils puissent se voir « face à face ». Le Talmud , lui, est plus « osé » dans l’un de ses passages, rapporte, lui, que Dieu prit part au mariage d’Eve avec Adam, et les unit en présence des anges qui manifestèrent leur joie par des chants et des danses. Satan, qui par le truchement du serpent (un bien curieux symbole, fort évocateur de ce qui va suivre) incita Eve à transgresser l’interdiction divine de manger du fruit défendu de l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal, s’accoupla avec elle et engendra Adam, alors qu’Abel, lui, le « moins que rien » -on verra plus loin pourquoi- était clairement le fils d’Adam.

Mais la même tradition juive  nous apprend que depuis, aucune génération n’est à l’abri des entreprises de Lilith, première véritable épouse d’Adam, sorte de démone qui se sépara de lui parce qu’elle refusait de lui être soumise , ou encore première Eve qui, parce qu’elle avait péché, fut remplacée par une Eve nouvelle. On attribue depuis à Lilith la responsabilité des maladies et des morts des nourrissons.

Mais d’un autre point de vue, plus proche de notre propos, Eve est surtout une mère « phallique », atteinte d’une pathologie se manifestant par une hyper possessivité (elle est seule, apparemment à s’occuper de ses enfants et seule à les nommer.) faisant clairement de Caïn une acquisition (on n’acquiert en principe que ce qui nous manque) et d’Abel un enfant considéré comme rien, comme un être inutile, puisque par son premier fils, Eve a comblé son manque.

CAÏN Le nom de Caïn se retrouve en Genèse 4 :1, et la phrase censée être prononcée par la « mère Eve » comporte un curieux jeu de mot, perceptible seulement aux hébraïsants. Je le reproduis ci dessous, d’abord dans une translittération non conventionnelle, et enfin dans une traduction littérale personnelle : Genèse 4:1 « ve ha Adam yada êt Ava ishto, vatahar, vateled êt qaïn vatomer “qaniti ish êt YHVH » » Et l’Homme connut (sexuellement ) Eve sa femme, et elle fut enceinte, et elle enfanta Caïn (= »une acquisition ») en disant : « j’ai acquis un homme avec YHVH » Traduite ainsi littéralement, même si elle perd de son attrait littéraire, la phrase est « grosse » de sens, si je puis me permettre ce calembour : Le genre humain (c’est bien le sens littéral de Ha Adam, avec l’article) fait l’amour avec sa femme qui est nommée peut-être génériquement comme étant une « porteuse, ou une dispensatrice de vie » qui tombée enceinte enfante un fils qu’elle appelle « acquisition », tout en s’exclamant « qu’elle a acquis un homme, un « mâle » avec…Dieu !

Si je ne craignais de verser dans la grossièreté, j’emploierais un terme plus « cru » pour constater que voilà le « père Adam » devenu le premier cocu de l’histoire humaine, puisque le premier fils de sa femme est, selon ses dires à elle, fruit d’un rapport avec Dieu ! Quand je disais que l’histoire de l’humanité commençait bien mal, c’était presque un euphémisme ! Mais ce n’est malheureusement pas tout : Le nom de Caïn, on le voit au travers du jeu de mot souligné en caractères gras dans le texte, est bien dérivé de la même racine que le verbe qanah qui signifie, à la 3ème ps de l’accompli qal : « j’ai acquis ».

Mais ce même nom, ce même mot « caïn » se trouve dans un autre passage biblique non plus pour désigner une personne humaine de sexe mâle, mais bien une lance, ou, selon les traductions françaises les plus habituelles, un épieu ! Voilà un bien curieux symbole dont la signification saute aux yeux! Ce mot se trouve dans le second Livre de Samuel, au chapitre 21, verset 16 : 2 Samuel 21:16 « Veyishbo bnov ashêr bilidi haraphah oumishqol qeino shlosh mevot mishqol nehrshêt vehou hraguour hradasha vayomer lehakot êt-David» Et Jishbi-Benob, qui était des enfants du géant ;le poids de sa lance était de trois cents sicles d'airain, et il était ceint d'une armure neuve, et disant qu’il allait frapper (pensait frapper) David.

Bref, il ne faut pas chercher bien loin pour constater que ce premier fils de Eve est bien pour elle la « récupération » de ce qu’elle ressent comme un manque essentiel, « récupération » qu’elle attribue quasi magiquement à Dieu ! Et par conséquent, le moins qu’on puisse dire de Caïn est qu’il n’est pas un enfant désiré pour lui même, mais considéré comme l’objet qui vient combler le manque phallique de sa mère. Or il est évident que ces « enfants non désirés », considérés comme des choses et donc dépersonnalisés, sont toujours en passe de devenir, à un moment où l’autre de leur vie, des hommes ou des femmes atteints de problèmes identitaires, manifestés souvent par ce que l’on pourrait ranger dans la catégorie des « folies du moi ». Ce qui sera effectivement le cas de Caïn, quelques versets plus loin…

Quant à Abel, il n’a pas, le pauvre, beaucoup plus de chances que son frère. Sa mère ayant comblé son manque avec Caïn, son aîné, lui ne paraît plus guère compter à ses yeux, comme semble d’ailleurs l’indiquer son patronyme, fait d’un mot qui signifie littéralement « vapeur » ou « souffle », dans un sens évidemment totalement différent d’un autre « souffle » qui est celui de Dieu, la « ruach ».

Ici il s’agit d’un souffle qui n’est rien du tout, et qu’un autre texte, celui de Qohelet (l’Ecclésiaste ) traduit par « vanité ». Comme on peut le constater dans les deux versets hébreux en Genèse 4:2 et en Qohelet 1:2,il s’agit bien exactement du même mot, qui s'écrit exactement de la même manière ! Dans Qohelet 1:2, le mot « abel » apparaît quatre fois, dont une fois au masculin pluriel. Dans Genèse 4 :2, il apparaît deux fois, les deux fois au singulier. Et c’est bien le même mot ! Bien sûr, on pourra éventuellement objecter que la vocalisation est parfois différente entre les deux textes, mais cela ne compte absolument pas dans la mesure où cette vocalisation fixée au moyen notamment de ce qu’on appelle les « points massorétiques » est en fait une œuvre très tardive destinée à stabiliser le sens du texte et à lui ôter une part de ses possibilités interprétatives. C’est l’œuvre de ceux que l’on a appelé les « Massorètes », qui, du VIIe au Xe siècle de notre ère, assurèrent, en Palestine et en Babylonie, la fixation définitive des écrits sacrés en langue hébraïque ou araméenne. Et cela se rapporte aussi, d'autre part, aux indices graphiques résultant de cette stabilisation, devenue péremptoire, des Écritures …La massore écrite comprend deux éléments : en premier lieu, des notes marginales (par exemple, la correction, qui reçut le nom de qerê, « à lire », d'un mot marqué dans le texte d'un cercle ou d'un astérisque et que l'on appelle ketib, « écrit ») et des annotations terminales. Le second élément consiste en des signes intratextuels, qui sont de deux sortes : d'une part, tout un système de points-voyelles dont on dota les lettres hébraïques (qui, comme dans les autres langues sémitiques, n'étaient que des consonnes) et grâce auquel on supprimait l'ambiguïté de sens à laquelle prêtait l'écriture purement consonantique (lu dâbâr, dbr signifie « parole », mais « peste » si on le vocalise dêbêr) ; d'autre part, des accents, destinés eux aussi à uniformiser dans la lecture le découpage rythmique et donc la compréhension des textes .

On ne peut, évidemment, lisant les derniers mots de cette définition essentiellement tirée de l'encyclopédie Universalis, ne pas songer à cette phrase qu’on attribue à Freud, arrivant à New York à bord du « George Washington », à l’adresse de Jung, qui au début du XXème siècle comptait encore parmi ses amis : « Ils ne savent pas que nous leur apportons la peste », phrase rapportée bien plus tard par Jung à Jacques Lacan. Mais ceci, aurait dit Kipling, c’est une autre histoire ! Revenons donc à la nôtre…

Et notre histoire à nous confirme que les deux premiers fils du premier couple humain, ne pouvaient être que des « enfants à problèmes », issus d’un couple passablement hors normalité ! Une mère phallique, un père absent, ayant à charge un fils aîné considéré par sa mère comme son « acquis », sa chose, et un puiné sans consistance, quasi inexistant. Si c’est là le moule de notre humanité, on comprend soudainement certaines choses !

Des choses qui se conçoivent bien et s’énoncent donc clairement : Souvenons-nous de quelques traits psychologiques et biologiques particulièrement importants chez l’humain :

1°. Un « petit d’homme », même né à terme, et donc après 9 mois de grossesse, vient au monde comme un prématuré, qu’il restera d’ailleurs plus ou moins sa vie durant.

2°. C’est cette prématuration inéluctable et durable qui va générer chez lui, plus particulièrement dans certaines situations trop difficiles à gérer, un « sentiment d’impuissance », sentiment qu’il tentera de combler au travers de l’image positive qu’il éprouve de lui-même.

3°. Or, cette « image », perçue par exemple dans le reflet renvoyé par un miroir ou par toute surface brillante, lisse et plane comme la surface d’une eau calme, évocatrice sans doute pour nombre d’entre nous le personnage de Narcisse peut induire toutes sortes de réactions qui ne sont pas nécessairement pathologiques, mais qui bien évidemment peuvent le devenir.

Quelques exemples :

• Le jeune chien, qui aboie son reflet et lui manifeste son agressivité naturelle car il perçoit cette image comme celle d’un autre, et particulièrement comme celle d’un intrus, qu’il lui faut sinon éliminer, du moins chasser de son territoire.
• Parcontre, l’être humain, qui ne reconnaît plus sa propre image dans celle que lui renvoie le miroir manifeste une pathologie du « Moi » qui risque de l’amener à vivre certaines névroses plus ou moins graves.
• Enfin on peut évoquer aussi l’image du miroir utilisée dans certains contes de fées, beaucoup moins anodins qu’il n’y paraît à première lecture, comme dans celui de « Blanche Neige » : se mirant dans son miroir magique, la « marâtre » l’interroge pour savoir « qui est la plus belle », et s’entend répondre que c’est Blanche Neige, cette « autre » qui devient, ipso facto l’objet de sa haine et de sa folie destructrice. C’est ce genre de sentiment qui peut amener certaines personnes à s’infliger des « destructions » plus ou moins symboliques comme des marquages et des scarifications.

Curieusement, Caïn, qui a tué son frère a en quelque sorte détruit l’image de son propre « Moi », et sera « marqué » pour sa faute… Mais ce sera du même coup un marquage qui le préservera aux yeux de ses semblables ! Une identification comme « autre » ? comme « différent » ? Peut-être est-elle du même ordre que celle des tatouages communs à certains groupes humains… Je note aussi que, dans le récit biblique de la création, du moins dans le premier de ces deux récits, un des traits particuliers de l’humain est justement qu’il est façonné « à l’image et à la ressemblance de Dieu », qui LE crée mâle et femelle. Pas plus que son créateur dont il est le reflet, l’Homme originel n’est sexué. Ou plutôt on peut dire de lui qu’il est une unité fusionnelle des deux sexes. Et Dieu lui-même dont la plupart des humains se font une « image » masculine possède bien des attributs des deux sexes, ne serait-ce que celui de son « Esprit » et celui de sa « Miséricorde » qui tous deux sont féminins ! Enfin, il nous faut admettre et constater que l’être humain « normal » éprouve une jubilation naturelle à a contemplation de sa propre image, qui peut aller jusqu’à un narcissisme pathologique, et qui le rend de toute manière enclin à se reconnaître préférentiellement dans ce qui lui ressemble, à quelque niveau que se situe cette ressemblance ! Et lorsque les choses se passeront mal, il essaiera d’abimer ou de détruire sa propre image. Chose que vivra d’ailleurs Adam après la « chute », lorsqu’apostrophé par Dieu il lui dira : « ce n’est pas moi qui ai mangé du fruit de l’arbre de la connaissance : c’est la femme qui m’a poussé à le faire ! »

Bref, le classique « ce n’est pas moi, c’est l’autre ! » dont on résonné depuis toujours toutes les cours de récréation du monde ! Mais aussi le signe par excellence d'un relationnel vecteur d’agressivité : Ce phénomène psychologique qui pousse l’homme à voir dans l’autre le reflet de son propre « moi », de sa propre personne, le pousse aussi à une forme d’agressivité typique de son espèce, qui n’a rien à voir avec l’agressivité animale.

Ce dernier, lorsqu’il fait preuve d’agressivité, c’est généralement pour se défendre, défendre sa proie, sa progéniture ou encore sn territoire. L’homme, lui, peut s’avérer être ou devenir agressif pour de tous autres motifs, souvent d’ailleurs « gratuits », voire pervers. Mais cette agressivité gratuite, à l’égard de celui qu’il identifie comme sa propre image est en fait tournée contre lui-même et devient dès lors une forme de pulsion suicidaire. Caïn, tuant Abel, tue en quelque sorte son propre Moi, ce qui le voue au bannissement ! Et tout ça, au départ, à cause d’un « manque » commun à toutes et tous ! «

Il leur « manque » donc quelque chose ? »

Oui, certainement... Mais pour continuer dans le même registre du langage vulgaire, ce n’est pas vraiment une « case » qu’il leur manque : c’est un phallus !
Et cela, que nous le voulions ou non, que nous soyons fille ou garçon, que nos tendances sexuelles soient hétéro, homo ou même « bi », ce manque-là, nous le portons tous en nous, que nous en soyons ou non conscients. Il nait simplement de la réminiscence de cet instant furtif où, dans le ventre de notre mère, nous n’étions ni fille ni garçon, tout en étant les deux à la fois ! Généralement, chez la fille, ce manque pourra se traduire par un désir d’enfant non pour sa personne mais pour l’objet qu’il représente, ou il se manifestera plus subtilement sous la forme d’un sentiment d’infériorisation, encore renforcé dans les sociétés ou les cultures machistes, particulièrement ancrées dans la sphère du « religieux ». Chez le garçon, cela se manifestera par une crainte de ne pas être à la hauteur, crainte qui se répercutera dans les différents domaines de son vécu, que ce soit sur le plan professionnel, sportif ou, bien sûr intellectuel et sexuel. Eve est de toute évidence une mère possessive ! Très souvent, ces mères se centrent sur leur premier enfant, au détriment des éventuels suivants. C’est bien le cas en ce qui concerne Caïn et Abel. Le mal-être de ces mères se manifeste en l’absence de l’enfant, absence que n’est pas à même de combler le père, lui-même perpétuel « absent », que ce soit au niveau du fait d’assumer ses responsabilités les plus élémentaires, ou à celui d’une place non vraiment tenue, ou encore à celui d’un quelconque sentiment d’impuissance qu’il peut d’ailleurs « camoufler » sous certains aspects machistes visant à cantonner la femme dans certains rôles, comme celui de l’éducation des enfants, domaine dont l’homme se dédouane trop souvent en disant que ce n’est pas son affaire !

Adam, lui, apparaît plutôt comme un personnage assez falot, ramené à un rôle de géniteur, voire même de moins que cela, dans la mesure où Eve s’écrie « J’ai acquis un homme mâle AVEC LE SEIGNEUR » : elle l’a enfin, son « mec », mais ce n’est pas le fils de son « mari officiel » ! . Difficile d’être plus explicite !

Et les gosses dans tout cela ?

L’enfant concerné par le désir phallique de sa mère, et qui s’en trouve ravalé à un objet destiné à combler le manque maternel ne peut se reconnaître comme tel, et par voie de conséquence, se croit autre à ses propres yeux… Ce qui débouche dans nombre de cas sur des psychopathologies plus ou moins graves de type paranoïaques . Or, nous l’avons déjà largement évoqué : l’image de mon « moi » passe obligatoirement par celle de mon reflet, par ce en quoi ou en qui je me reconnais : en clair, elle passe par l’ « autre », en l’occurrence, pour Caïn, par cet Abel qui n’est rien du tout, et contre lequel il se tourne agressivement pour le tuer. Il croit que Dieu lui en veut, qu’il l’a rejeté e »n agréant le sacrifice de son frère, devenu objet de sa haine et de sa folie destructrice, et en fait autodestructrice. Ce faisant, il se « trompe de cible », ce qui, curieusement, est le sens premier du verbe hébreu le plus communément admis pour rendre le fait de « pécher ».

En effet, si on lit bien l’histoire, et si on y cherche, a priori, un fautif, c’est plutôt du côté de Dieu lui-même que se trouvent dirigés nos regards : un Dieu passablement injuste et qui, à tout le moins, manque totalement de la psychologie a plus élémentaire : si rien dans notre texte ne dit explicitement qu’il ait rejeté l’offrande de Caïn, rien non pus ne dit qu’il lui ait accordé le moindre regard.

Pauvre Caïn qui se retrouve inconsidéré, lui qui souffre déjà d’une mauvaise image de soi !

D’un dieu créé à un Dieu créateur…

J’ai beau retourner ma Bible dans tous les sens, jusqu’au chapitre 4 de Bereshit, je n’y trouve pas le moindre indice de la moindre règle cultuelle, pas la moindre demande ni d’exigence de culte de la part de « Dieu » vis à vis de l’homme qui lui devrait allégeance. Où donc Caïn et Abel ont-il été chercher le fait qu’il leur faille adresser à « Dieu » un sacrifice d’action de grâce ? Ne serait-on pas plutôt devant le fait plus ou moins banal de fils qui veulent faire plaisir à leur mère, et qui font tout pour s’en faire remarquer, pour être reconnus par elle comme des personnes à part entière ? Pas étonnant dès lors que Caïn en vienne à passer sa rage sur sa mauvaise image, personnifiée par Abel ! Et ne se pourrait-il pas, finalement que « Dieu » soit l’image, créée par l’homme, d’un père déficient ? On en arrive presque à l’histoire de l’œuf et de la poule et à se poser la question de savoir qui est premier ? Qui existe avant l’autre ? Est-ce l’un qui sort de l’autre ou l’autre qui sort de l’un ? …

A chacun de répondre, s’il le peut !

Personnellement j’y ai renoncé.

L’humain, « sommet » de la création ou ratage imprévu ?

Un fait est que l’homme, si souvent et longtemps source de l’émerveillement des évolutionnistes de l’école darwiniste semble bien être un cas d’espèce, à la fois unique en son genre et pour le moins passablement détraqué !
Détraquage ou dysfonctionnements qui semblent d’autant plus marqués à mesure qu’il se trouve de plus en plus éloigné de la nature, sa « Mère Nature ». Et il semble avéré que les humains qui vivent le plus en symbiose avec la nature soient les moins exposés aux pathologies de tout poil. Nous serions donc non pas la résultante d’une évolution d’un quelconque grand singe plus apte que ses congénères, mais le fruit d’un dérèglement constitutif d’une espèce nouvelle, surgie on ne sait trop ni quand ni comment… Lacan constate d’ailleurs que l’agir humain, même dans ses gestes les plus élémentaires, comme celui de se nourrir, n’est quasiment jamais dicté par des instincts répondant à des nécessités vitales. Bien sûr que manger est pour nous aussi primordial et vital que pour n’importe quel animal. Mais il n’y a que nous à le faire par plaisir ou par mode, à inventer des recettes, à concocter des plats, à user (et souvent à abuser !) de ce que nous appelons les « bonnes » choses qui parfois en viennent à ruiner totalement notre santé . De même nous sommes les seuls à manifester de l’agressivité gratuite, et à dévoyer l’instinct naturel de survie au profit du génocide !

Est-ce donc en cela que nous serions à l’image et à la ressemblance de Dieu, ou bien ce dernier n’est-il qu’une invention de notre esprit tordu servant d’excuses et de prétexte à nos propres déviances ?

Autant de questions qui bien sûr restent ouvertes mais qui , dans une certaine mesure, me permettent de conclure, si tant est que ce soit possible : La famille humaine, la plus équilibrée qui soit, est et reste une famille à risques ! Notre « première » famille humaine qui semble bien éloignée d’un modèle idéal dans laquelle on l’a trop souvent confinée, ne compte finalement parmi ses membres, que des psychopathes plus ou moins atteints entre lesquels viennent s’immiscer de curieux personnages ! Une famille « type » qui illustre fort bien les failles et les carences souvent déterminantes de l’a-venir de tout être humain, de la construction ou de l’éclatement de son Etre. Est-ce aussi à cause de ce curieux phénomène de la lecture, préexistant au verbe exprimé de l’écriture ou au verbe lui-même, source lui aussi dans l’histoire biblique d’une des plus grandes fractures humaines qui ait subsisté jusqu’à nos jours à la suite du mythe de Babel, et source avérée dans l’histoire de l’Eglise, d’autres fractures liées à son interprétation et à celle de sa prétendue préexistence ? Affaire à suivre, en tous les cas !

                                                                                                                                Jean-Marie DEMARQUE , psychothérapeute

Bibliographie : S. FREUD, Un événement de la Vie Religieuse, Traduction française de Marie Bonaparte, revue par l’auteur, 1932. Dans la même série, et de la même traductrice, même année : « Actes obsédants et exercices religieux »Rééditions électronique dans le cadre de la collection « Les classiques des sciences sociales », téléchargeable en PDF sur le site Web http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html L. BASSET, Sainte Colère-Jacob, Job, Jésus , Labor et Fides/Bayard, Genève, Paris, 2002. J-L. DUMAS, Histoire de la Pensée – Philosohies et Philosophes, T. 3 : Temps Modernes, Poche « références », Tallandier, Paris, 1990. G. W. F. HEGEL, Phénoménologie de l’Esprit, traduction française par J. Hyppolite, Aubier, Paris, 1939-1941 M. HEIDEGGER, La Phénoménologie de l'esprit, Gallimard, Paris, 1984 A. KOJEVE, Introduction à la lecture de Hegel, Gallimard, Paris, 1979 J.P. SARTRE, L’existentialisme est un humanisme, Nagel, Paris 1946, cité in « Histoire de la philosophie par les textes », Isabelle MOURRAL & Louis MILLET, Gamma, Paris, 1988, pp 348-349, T.230. ENCYCLOPOEDIA UNIVERSALIS, Paris 2004 A. UNTERMAN, Dictionnaire du Judaïsme, Thames &Hudson, Paris, 1997, traduction française par Catherine Cheval M. ELIADE, Histoire des Croyances Religieuses, 3 T., Payot, Paris , 1976 M. ELIADE, Traité d’Histoire des religions, Payot, Paris, 1949. J. EISENBERG & A. ABECASSIS, A Bible Ouverte, Présence du Judaïsme, Albin Michel, Paris 1978

Publié dans Réflexions Psy

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