Petit abrégé de la psychanalyse, par Sigmund Freud

Publié le par Jean-Marie Demarque

Petit abrégé de psychanalyse

(Freud)

(1924)

I 

La psychanalyse est pour ainsi dire née avec le XXème siècle ; la publication par laquelle elle se présente au monde comme quelque chose de nouveau, mon Interprétation du rêve, porte la date ne 1900. Mais, comme on peut bien le penser, elle n'a pas jailli du rocher ni n’est tombée du ciel, elle se rattache à quelque chose d'intérieur qu'elle prolonge, elle part d'incitations qu'elle retravaille. Il faut donc que son histoire commence par la description des influences qui furent déterminantes pour sa genèse, et elle se doit aussi de n'oublier ni les temps ni les circonstances d'avant sa création.

La psychanalyse a poussé sur un terrain étroitement délimité. Elle ne connaissait à l'origine que le seul et unique but de comprendre quelque chose de la nature des maladies nerveuses dites "fonctionnelles", pour surmonter l'impuissance médicale régnant jusqu'alors dans le traitement de celles-ci. Les neurologues de ce temps avaient été formés dans la grande estime des faits physicochimiques et anatomo-pathologiques, et se trouvaient en dernier sous l'influence des découvertes de Hitzig et Fritsch, Ferrier, Goltz et autres, qui semblent révéler une liaison intime, peut-être exclusive, de certaines fonctions avec des parties déterminées du cerveau.

Ils ne savaient que faire du facteur psychique, ils ne pouvaient le saisir, l'abandonnaient aux philosophes, mystiques et... charlatans, et tenaient même pour non scientifique de s'en occuper; en conséquence de quoi ne s'ouvrait aucun accès aux secrets des névroses, notamment à ceux de l'énigmatique " hystérie ", qui était le prototype de toute l'espèce. En 1885 encore, lorsque je fréquentais la Salpêtrière, j'appris que, pour les paralysies hystériques, on se contentait de la formule selon laquelle elles trouvaient leur fondement dans de légers troubles fonctionnels des mêmes parties du cerveau dont un grave endommagement provoquait la paralysie organique correspondante.

De ce manque de compréhension, la thérapeutique de ces états de maladie souffrait naturellement aussi. Elle consistait en des mesures généralement " roboratives ", en l'administration de remèdes et en des tentatives visant à l'influence psychique, la plupart du temps très inadaptées, faites sans bienveillance, telles que intimidations, railleries, exhortations à mobiliser sa volonté, à se "reprendre ". Le traitement électrique se donnait pour thérapeutique spécifique des états nerveux, mais quiconque entreprenait jamais de la pratiquer selon les prescriptions détaillées de W. Erb pouvait à bon droit s'étonner de la place que pouvait revendiquer l'imagination même dans une science prétendument exacte.

Le tournant décisif fut pris lorsque dans les années 80 les phénomènes de l'hypnotisme sollicitèrent à nouveau leur admission dans la science médicale, et cette fois grâce au travail de Liébault, Bernheim, Heidenhain, Forel, avec plus de succès que les nombreuses autres fois. Il s'agissait avant tout de reconnaître l'authenticité de ces phénomènes. Si celle-ci était admise il fallait tirer de l'hypnotisme deux enseignements fondamentaux et inoubliables.

Premièrement, on acquit la conviction que des modifications corporelles frappantes n'étaient malgré tout que le résultat d'influences psychiques, qu'en ce cas l'on avait soi-même appelées à l'action; deuxièmement, on reconnut avec la plus grande netteté, surtout à partir du comportement des personnes testées après hypnose, l'empreinte de l'existence de ces processus psychiques que l'on ne pouvait nommer qu'" inconscients ".

L'"inconscient " était certes depuis longtemps déjà objet de discussion, en tant que concept théorique, chez les philosophes, mais ici dans les phénomènes d'hypnotisme, pour la première fois il prit corps, devint palpable et objet d'expérience. Il s'y ajoutait que les phénomènes hypnotiques présentaient une similitude indéniable avec les manifestations de maintes névroses.

On ne surestimera jamais trop l'importance de l'hypnotisme dans la genèse de la psychanalyse. D'un point de vue théorique comme d'un point de vue thérapeutique, la psychanalyse gère un héritage qu'elle a reçu de l'hypnotisme.

L'hypnose s'avéra également être un auxiliaire précieux pour l'étude des névroses, une fois encore essentiellement de l'hystérie. Les tentatives de Charcot firent une grande impression, lui qui avait supposé que certaines paralysies apparues après un traumatisme (accident) étaient de nature hystérique, et qui pouvait dorénavant, par la suggestion d'un traumatisme sous hypnose, provoquer artificiellement des paralysies aux caractéristiques identiques.

Dès lors on persista dans l'attente que des influences traumatiques puissent très généralement être partie prenante dans la genèse des symptômes hystériques. Charcot lui-même ne se mit pas davantage en peine d'une compréhension psychologique de la névrose hystérique, mais son élève P. Janet se saisit de ces études et put à l'aide de l'hypnose montrer que les manifestations morbides de l'hystérie se trouvent dans une étroite dépendance à l'égard de certaines pensées inconscientes (idées fixes a). Janet caractérisa l'hystérie par une incapacité, par lui supposée constitutionnelle, à maintenir la cohésion des processus psychiques, d'où provenait une désintégration (dissociation) de la vie psychique.

La psychanalyse, cependant, ne se rattacha d'aucune façon à ces recherches de Janet. Ce qui fut déterminant pour elle, ce fut l'expérience d'un médecin viennois, le Dr Josef Breuer, qui, indépendamment de toute influence étrangère, put, vers l'année i88i, étudier et remettre sur pied avec l'aide de l'hypnose une jeune fille pleine de dons, atteinte d'hystérie. Les résultats de Breuer n'ont été communiqués au public que quinze ans plus tard, après qu'il eut admis le présent auteur (Freud) pour collaborateur. Le cas traité par lui a gardé jusqu'à ce jour, pour notre compréhension des névroses, son importance unique, si bien qu'on ne peut éviter de s'y attarder plus longuement.

Il est nécessaire de saisir clairement en quoi consistait la singularité du cas de Breuer. La jeune fille avait été rendue malade par les soins donnés à son père tendrement aimé. Breuer put dès lors prouver que tous ses symptômes se rapportaient à ces soins au malade et qu'ils trouvaient en eux leur éclaircissement. C'était donc la première fois qu'un cas de cette énigmatique névrose avait été entièrement exploré, et que tous les phénomènes morbides s'étaient révélés pleins de sens.

De plus, c’était un caractère général des symptômes que d'être nés dans des situations contenant une impulsion à une action, impulsion à laquelle néanmoins il n'avait pas alors été donné libre cours, mais qui avait été réprimée par suite d'autres motifs. C'est à la place de ces actions qui n'ont pas eu lieu que les symptômes avaient justement surgi. De la sorte on fut renvoyé, pour l'étiologie des symptômes hystériques, à la vie des sentiments (l'affectivité) et au jeu des forces psychiques (le dynamisme), et ces deux points de vue n'ont depuis lors jamais été abandonnés.

Les occasions de genèse des symptômes furent assimilées par Breuer aux traumatismes de Charcot. Il était dès lors à remarquer que ces occasions traumatiques et toutes les motions psychiques s'y rattachant étaient perdues pour le souvenir des malades, comme si elles ne s'étaient jamais produites, tandis que leurs effets, les symptômes justement, persistaient sans changement, comme s'il n'y avait pour eux aucune usure par le temps.

On avait donc trouvé ici une nouvelle preuve de l'existence de processus psychiques inconscients, mais pour cette raison justement particulièrement puissants, tels qu'on avait appris à les connaître d'abord au cours des suggestions post-hypnotiques.

La thérapie exercée par Breuer consistait à amener, sous hypnose, la malade à se remémorer les traumatismes oubliés, et à y réagir par des manifestations d'affect puissantes. Alors disparaissait le symptôme, qui s'était jusqu'alors tenu à la place d'une telle manifestation de sentiment. Le même procédé servait donc simultanément à l'exploration et à l'élimination de la souffrance, et du reste cette réunion inhabituelle fut maintenue par la psychanalyse ultérieure.

Après que l'auteur eut confirmé au début des années 90 les résultats de Breuer sur un assez grand nombre de malades, tous deux, Breuer et Freud, se décidèrent à une publication qui contenait leurs expériences et l'essai d'une théorie fondée sur elles (Etudes sur l'hystérie, 1895).

Celle-ci énonçait que le symptôme hystérique naît lorsque l'affect d'un processus psychique fortement investi affectivement est écarté de l'élaboration consciente normale, et de ce fait orienté sur une fausse route. Il passe alors, dans le cas de l'hystérie, dans une innervation corporelle inhabituelle (conversion), mais peut, par la reviviscence de l'événement vécu sous hypnose, être dirigé autrement et liquidé (abréaction). Les auteurs appelèrent leur procédé catharsis (purification, libération de l'affect coincé).

La méthode cathartique est le précurseur direct de la psychanalyse et, malgré tous les élargissements de l'expérience et toutes les modifications de la théorie, elle est toujours contenue en elle comme son noyau. Mais elle n'était rien d'autre qu'une voie nouvelle pour exercer une influence médicale sur certaines maladies nerveuses, et rien ne laissait pressentir qu'elle pût devenir l'objet de l'intérêt le plus général et de la plus violente controverse.

II

Peu de temps après la publication des Etudes sur l'hystérie, la communauté de travail de Breuer et Freud se désagrégea. Breuer, qui était à vrai dire interniste, abandonna le traitement des malades nerveux, Freud s'efforça de continuer à parfaire l'instrument à lui transmis par son collègue et aîné; les nouveautés techniques qu'il introduisit et les découvertes qu'il fit transformèrent le procédé cathartique et en firent la psychanalyse. Le pas le plus lourd de conséquences fut bien sa décision de renoncer à l'auxiliaire technique de l'hypnose.

Il le fit pour deux motifs, premièrement parce que, malgré l'enseignement suivi chez Bernheim à Nancy, il ne réussit pas à mettre sous hypnose un nombre suffisant de patients, et deuxièmement parce qu'il n'était pas satisfait des succès thérapeutiques de la catharsis fondée sur l'hypnose. Ces succès étaient il est vrai très frappants et intervenaient après un bref temps de traitement, mais ils s'avéraient non durables et dépendant à l'excès de la relation personnelle du patient au médecin. L'abandon de l'hypnose signifiait une rupture avec ce qui avait été jusqu'à présent l'évolution du procédé, et un nouveau commencement.

Mais l'hypnose avait rendu le service d'amener à la mémoire consciente du malade ce qu'il avait oublié. Il fallait la remplacer par une autre technique. Freud s'avisa alors de mettre à sa place la méthode de la libre association, c'est-à-dire qu'il fit obligation aux malades de renoncer à toute réflexion consciente et de s'abandonner, dans une concentration paisible, à la poursuite de leurs idées spontanées (non voulues) (" de palper la surface de leur conscience ").

Ces idées, ils devaient les communiquer au médecin, même s'ils ressentaient à leur encontre des objections, comme, par exemple, que cette pensée était trop désagréable, trop absurde ou trop peu importante, ou n'avait pas sa place ici. Le choix de la libre association comme auxiliaire pour explorer l'inconscient oublié apparaît si déroutant qu'un mot de justification n'est pas superflu.

Freud fut ici guidé par l'attente que l'association dite libre se révélât en réalité comme non libre, du fait qu'à l'issue de la répression de toutes intentions de penser conscientes se ferait jour une détermination des idées par le matériel inconscient. Cette attente a été justifiée par l'expérience. Par la poursuite de la libre association dans l'observance de la " règle analytique fondamentale " donnée plus haut, on obtint un riche matériel d'idées, qui pouvait mener sur la trace de ce qui avait été oublié par le malade.

Ce matériel n'apporta certes pas l'oublié lui-même, mais des indices si clairs et abondants de celui-ci que le médecin put à partir d'eux deviner (reconstruire) l'oublié à l'aide de certains compléments et interprétations. Libre association et art de l'interprétation remplissaient donc désormais le même office qu'autrefois la mise sous hypnose.

Apparemment on s'était fort alourdi et compliqué le travail; mais le gain inestimable était qu'on acquérait une vue sur un jeu de forces qui avait été voilé aux yeux de l'observateur par l'état hypnotique. On reconnut que le travail de mise à nu de l'oublié pathogène avait à lutter contre une résistance constante et très intense. Les objections critiques déjà, à l'aide desquelles le patient avait voulu exclure de la communication les idées surgissant en lui, et contre lesquelles était dirigée la règle analytique fondamentale, avaient été des manifestations de cette résistance.

La reconnaissance de la valeur des phénomènes de résistance fournit l'un des piliers sur lequel se fondent la doctrine psychanalytique des névroses, la théorie du refoulement. On n'eut pas de peine à supposer que les mêmes forces, qui se dressaient à présent contre le passage au conscient du matériel pathogène, avaient réussi à manifester en son temps le même effort. Dès lors une lacune dans l'étiologie des symptômes névrotiques était comblée.

Les impressions et motions psychiques, auxquelles les symptômes servaient maintenant de substitut, n'avaient pas été oubliées sans raison ou, comme le pensait Janet, par suite d'une incapacité constitutionnelle à la synthèse, mais elles avaient subi par l'influence d'autres forces psychiques un refoulement dont le succès et le signe étaient justement de les maintenir à l'écart de la conscience et de les exclure du souvenir. C'est seulement à la suite de ce refoulement qu'elles étaient devenues pathogènes, c'est-à-dire qu'elles s'étaient, par des voies inhabituelles, procuré une expression sous forme de symptômes.

C'est en tant que motif du refoulement et par là même cause de toute entrée dans la névrose qu'il fallut considérer le conflit entre deux groupes d'aspirations psychiques. Et voilà que l'expérience nous apprenait à connaître un fait totalement nouveau et surprenant concernant la nature des forces en lutte les unes avec les autres.

Le refoulement venait régulièrement de la personnalité consciente (le moi) du malade et se référait à des motifs éthiques et esthétiques; étaient frappées de refoulement des motions d'égoïsme et de cruauté, que l'on peut en général tenir l'une et l'autre pour mauvaises, mais avant tout des motions de désir sexuelles, souvent de l'espèce la plus crue et la plus interdite. Les symptômes de maladie étaient donc un substitut des satisfactions interdites, et la maladie semblait correspondre à un domptage incomplet de ce qu'il y a d'immoral dans l'homme.

Le progrès de la connaissance rendit de plus en plus clair le rôle immense que jouent dans la vie psychique les motions de désir sexuelles, et fournit l'occasion d'étudier à fond la nature et le développement de la pulsion sexuelle (Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité, 1905). Mais on déboucha aussi sur un autre résultat purement empirique, en découvrant que les expériences vécues et les conflits des premières années d'enfance jouent dans le développement de l'individu un rôle d'une importance insoupçonnée et laissent derrière eux, pour le temps de la maturité, des dispositions indélébiles.

Ainsi l'on en vint à découvrir quelque chose qui avait été jusqu'alors fondamentalement ignoré par la science, la sexualité infantile, qui se manifeste dès l'âge le plus tendre dans des réactions corporelles comme dans des positions psychiques. Pour rapprocher cette sexualité de l'enfant de la sexualité dite normale des adultes et de la vie sexuelle anormale des pervers, le concept du sexuel devait connaître lui-même une rectification et un élargissement, que l'histoire du développement de la pulsion sexuelle permit de justifier.

Depuis le remplacement de l'hypnose par la technique de la libre association, le procédé cathartique de Breuer est devenu la psychanalyse, qui fut alors développée pendant plus d'une décennie par l'auteur (Freud) seul. La psychanalyse, à cette époque, entra peu à peu en possession d'une théorie qui semblait fournir une information suffisante sur la genèse, le sens et l'intention des symptômes névrotiques et donnait un fondement rationnel aux efforts médicaux pour l'abolition de la souffrance.

Je vais encore une fois regrouper les facteurs qui constituent le contenu de cette théorie. Ce sont : l'accent mis sur la vie pulsionnelle (affectivité), sur la dynamique psychique, sur la signifiance et le déterminisme généraux, même des phénomènes psychiques apparemment les plus obscurs et les plus arbitraires, la doctrine du conflit psychique et de la nature pathogène du refoulement, la conception des symptômes morbides comme satisfaction substitutive, la reconnaissance de la signification étiologique de la vie sexuelle, en particulier celle des amorces de la sexualité infantile.

Sous l'angle de la philosophie cette théorie dut nécessairement adopter le point de vue selon lequel le psychique ne coïnciderait pas avec le conscient; les processus psychiques seraient en soi inconscients et ne seraient rendus conscients que par l'opération d'organes particuliers (instances, systèmes).

J'ajoute en complément à cette énumération que, parmi les positions affectives de l'enfance, se détachait la relation de sentiments aux parents pleine de complications, appelée complexe d’œdipe, dans lequel on reconnut toujours plus nettement le noyau de chacun des cas de névroses, et que dans le comportement de l'analysé à l'égard du médecin se faisaient remarquer certains phénomènes de transfert de sentiments qui prirent une importance aussi grande pour la théorie que pour la technique.

La théorie psychanalytique des névroses contenait dans cette configuration déjà maintes choses qui allaient à l'encontre des opinions et des goûts régnants et qui pouvaient susciter, chez ceux qui lui restaient étrangers, perplexité, dégoût et incrédulité. Ainsi de la prise de position sur le problème de l'inconscient, la reconnaissance d'une sexualité infantile et l'accent mis sur le facteur sexuel dans la vie psychique en général, ce à quoi devaient s'ajouter encore bien d'autres choses.

(3)

Pour comprendre tant bien que mal comment chez une jeune fille hystérique un désir sexuel interdit peut se transposer en un symptôme douloureux, il avait fallu faire des hypothèses pénétrantes et complexes sur la structure et les réalisations de l'appareil psychique. C'était une contradiction manifeste entre dépense et résultat.

Si les faits affirmés par la psychanalyse existaient réellement, ils étaient donc d'une nature fondamentale et devaient pouvoir se manifester aussi dans des phénomènes autres qu'hystériques. Cette déduction se révélait-elle juste, la psychanalyse aurait cessé d'être intéressante pour les seuls neurologues; elle était alors en droit de revendiquer l'attention de tous ceux pour qui la recherche psychologique signifiait quelque chose. Ses résultats n'entraient pas alors en ligne de compte seulement pour le domaine de la vie psychique pathologique, mais ne devaient pas non plus être négligés pour la compréhension du fonctionnement normal.

La preuve de sa capacité à éclairer une activité psychique autre que morbide, la psychanalyse réussit à la fournir de bonne heure à partir de deux sortes de phénomènes, les actes manqués si fréquents de la vie quotidienne, oublis, lapsus linguae, fait d'égarer des objets, etc., et les rêves d'êtres sains et psychiquement normaux.

Les petits actes manqués tels que l'oubli momentané de noms propres habituellement connus, le lapsus linguae, le lapsus calami et autres n'avaient pas été jusqu’ici jugés dignes de la moindre explication ou devaient aller chercher leur éclaircissement dans des états de fatigue, de détournement de l'attention et autres. L'auteur prouva alors dans sa Psychopathologie de la vie quotidienne (1901 et 1904), à l'aide de nombreux exemples, que de tels incidents sont riches de sens et naissent de la perturbation d'une intention consciente par une autre, réprimée, souvent absolument inconsciente.

La plupart du temps un ressaisissement rapide ou une brève analyse suffisent pour dépister l'influence perturbatrice. Etant donné la fréquence de tels actes manqués, comme le lapsus linguae, chacun peut, partant de sa propre personne, acquérir la conviction qu'existent des processus psychiques non conscients qui n'en sont pas moins opérants et qui se procurent une expression, au moins en tant qu'inhibitions et modifications d'autres actes, ceux-là intentionnels.

L'analyse des rêves, que l'auteur présenta au public dès 1900 dans L'interprétation du rêve, mena plus loin. Il en résulta que le rêve n'est pas autrement construit qu'un symptôme névrotique. Il peut bien apparaître aussi étrange et insensé qu'un tel symptôme; si on l'examine au moyen d'une technique qui se distingue peu de la libre association utilisée en psychanalyse, on accède à partir de son contenu manifeste à un sens secret du rêve, aux pensées latentes du rêve. Ce sens latent est dans tous les cas une motion de désir, qui se voit figurée comme accomplie dans le présent. Mais sauf chez les petits enfants ou sous la pression de besoins corporels impérieux, ce désir secret ne peut jamais s'exprimer de façon reconnaissable.

Il doit d'abord s'accommoder d'une déformation qui est l’œuvre de forces restrictives et censurantes dans le moi du rêveur. Ainsi naît le rêve manifeste, tel qu'il est remémoré dans l'état de veille, déformé par les concessions à la censure du rêve au point d'en être méconnaissable, mais qu'il faut démasquer par l'analyse, encore une fois comme expression d'une situation de satisfaction ou d'un accomplissement de désir compromis entre deux groupes d'aspirations psychiques en lutte l'un contre l'autre, tout comme nous l'avons trouvé pour le symptôme hystérique.

La formule - le rêve, accomplissement (camouflé) d'un désir (refoulé) - est celle qui fondamentalement rend le mieux compte de l'essence du rêve. Par l'étude de ce processus qui convertit le désir latent du rêve en contenu manifeste du rêve (le travail du rêve), nous avons appris le meilleur de ce que nous savons de la vie psychique inconsciente.

Désormais le rêve n'est pas un symptôme morbide, mais une réalisation de la vie psychique normale. Les désirs qu'il figure comme accomplis sont ceux-là mêmes qui dans la névrose succombent au refoulement. Le rêve doit la possibilité de sa genèse simplement à la circonstance favorable en vertu de laquelle, pendant l'état de sommeil qui paralyse la motilité de l'homme, le refoulement se réduit à la censure du rêve.

Pourtant, lorsque la formation du rêve transgresse certaines frontières, le rêveur y met un terme et se réveille dans l'effroi. Il est donc prouvé qu'entre eux existent dans la vie psychique normale les mêmes forces et les mêmes processus que dans la vie psychique morbide. A partir de l'interprétation du rêve, la psychanalyse eut une double signification; elle ne fut pas seulement une nouvelle thérapeutique des névroses, mais également une nouvelle psychologie; elle eut la prétention d'être respectée non seulement par les neurologistes, mais par tous ceux qui pratiquent une science de l'esprit.

Mais l'accueil qui lui fut réservé dans le monde scientifique ne fut nullement bienveillant. A peu près pendant dix ans personne ne se soucia des travaux de Freud. A peu près vers 1907 l'attention fut orientée vers la psychanalyse par un groupe de psychiatres suisses (Bleuler et Jung), et voilà qu'éclata, en Allemagne particulièrement, une tempête d'indignation qui ne regarda vraiment pas à deux fois dans le choix de ses moyens et de ses arguments.

La psychanalyse partageait là le destin de tant de nouveautés qui après un certain laps de temps ont été reconnues par tous. Il était toutefois de son essence même de devoir nécessairement éveiller une opposition particulièrement violente.

Elle blessait les préjugés de l'humanité civilisée en quelques points particulièrement sensibles, elle soumettait en quelque sorte tous les hommes à la réaction analytique, du fait qu'elle mettait à découvert ce qui, par un arrangement général, avait été refoulé dans l'inconscient, et elle contraignait ainsi les contemporains à se comporter comme les malades qui dans le traitement analytique font avant tout apparaître leurs résistances. Il faut aussi avouer qu'il n'était pas facile de se convaincre de l'exactitude des doctrines psychanalytiques ou de recevoir un enseignement dans la pratique de l'analyse.

L'hostilité générale ne put cependant pas empêcher que la psychanalyse au cours de la décennie suivante ne cesse de prendre de l'extension dans deux directions : sur la carte géographique, du fait que l'intérêt à son endroit surgit dans des pays toujours nouveaux, et dans le champ des sciences de l'esprit, du fait qu'elle trouva à s'appliquer dans des disciplines toujours nouvelles. En 1909 le président G. Stanley Hall invita Freud et Jung à donner à la Clark University de Worcester, Mass., qu'il dirigeait, des cours sur la psychanalyse, auxquels fut d'ailleurs réservé un accueil amical.

La psychanalyse est depuis lors restée populaire en Amérique, encore que, justement dans ce pays, beaucoup de superficialité et maint emploi abusif s'abritent sous son nom. Dès 1911 Havelock Ellis put constater que l'analyse était cultivée et pratiquée non seulement en Autriche et en Suisse, mais aussi bien aux Etats-Unis, en Angleterre, en Inde, au Canada et pour sûr même en Australie.

C'est à cette époque de la lutte et de la première floraison que naquirent également les organes de la littérature au service exclusif de la psychanalyse. Ce furent le Jahrbuch für Psychoanalytische und psychopathologische Forschungen publié par Bleuler et Freud, Jung étant rédacteur (1909-1914), qui cessa de paraître lorsque éclata la guerre mondiale, le Zentralblatt für Psychoanalyse (1911), Adler et Stekel étant rédacteurs, que relaya aussitôt la Internationale Zeittschrift für Psychoanalyse (1913, aujourd'hui dans sa dixième année); plus tard, à partir de 1912, Imago fondé par Rank et Sachs, revue pour l'application de la psychanalyse aux sciences de l'esprit.

Le grand intérêt des médecins anglo-américains se manifesta en 1913 par la fondation, due à White et Jelliffe, de la Psychoanalytic Review qui existe encore maintenant. Plus tard, en 1920, vit le jour le International Journal of Psycho-Analssis, spécialement destiné à l'Angleterre, Ernest Jones étant rédacteur. L'Internationaler Psychoanalytische Verlag et l'entreprise anglaise correspondante (I. PsA. Press) sortent sous le nom de Internationale Psychoanalstische Bibliothek (Int. PsA. Library) une série continue de publications analytiques.

Naturellement, la littérature de la psychanalyse ne se trouve pas exclusivement dans ces publications périodiques, assurées le plus souvent par des associations psychanalytiques, mais elle est disséminée dans d'innombrables lieux, dans des productions scientifiques aussi bien que littéraires. Parmi les revues du monde roman qui accordent à la psychanalyse une particulière attention, il faut mentionner notamment la Rivista de Psiquiatria dirigée par H. Delgado à Lima (Pérou).

Une différence essentielle de cette deuxième décennie de la psychanalyse par rapport à la première fut que l'auteur de ces lignes n'était plus son unique représentant. Autour de lui s'était rassemblé un cercle toujours croissant d'élèves et d'adeptes, dont le travail se proposait avant tout la diffusion des doctrines psychanalytiques, et ensuite étendait, complétait et approfondissait celles-ci. Au cours des années, plusieurs de ces adeptes, comme c'est inévitable, désertèrent, allèrent leur propre chemin ou tournèrent à l'opposition, laquelle sembla menacer la continuité du développement de la psychanalyse.

Entre 1911 et 1913, ce furent C. G. Jung à Zurich et Alfred Adler à Vienne, qui, par leur tentatives d'interprétation différente portant sur les faits analytiques et leur zèle à se détourner des points de vue de l'analyse, provoquèrent un certain ébranlement; mais il s'avéra bientôt que ces sécessions n'avaient causé nul dommage durable.

Ce qui leur valut un succès temporaire s'expliquait aisément par l'empressement du grand nombre à se laisser libérer de la pression des exigences psychanalytiques, quelle que fût la voie qu'on leur ouvrît à cette fin. La grande majorité des collaborateurs tint bon et poursuivit le travail suivant les lignes directrices qui leur étaient indiquées. Nous rencontrerons leurs noms à diverses reprises dans la présentation très abrégée, qui va suivre, des résultats de la psychanalyse dans les multiples domaines de son application.

IV

Le refus tapageur que rencontra la psychanalyse de la part du monde médical n'a pas pu empêcher ses adeptes de la développer tout d'abord dans sa visée première sous la forme d'une pathologie et d'une thérapeutique spéciales des névroses, tâche qui même actuellement n'est pas encore totalement accomplie.

Les indéniables succès de guérison, qui dépassèrent de beaucoup tout ce qui jusqu'à présent avait été atteint, incitèrent à des efforts sans cesse renouvelés, et les difficultés qui surgirent en pénétrant plus profondément dans la matière entraînèrent des modifications de grande portée de la technique analytique et des correctifs importants aux hypothèses et présupposés de la théorie.

Au cours de ce développement, la technique de la psychanalyse est devenue aussi définie et aussi délicate que celle de toute autre spécialité médicale. C'est en méconnaissant ce fait que l'on pèche beaucoup, spécialement en Angleterre et en Amérique, attendu que des personnes, qui n'ont acquis par la lecture qu'une connaissance littéraire de la psychanalyse, s'estiment habilitées à entreprendre des traitements analytiques sans se soumettre à un apprentissage particulier.

Les résultats d'un tel procédé sont funestes aussi bien pour la science que pour les patients et ont beaucoup contribué au discrédit de la psychanalyse. La fondation de la première policlinique psychanalytique (par M. Eitingon à Berlin en 1920) est devenue de ce fait une démarche d'une grande importance pratique. D'une part, cet Institut s'efforce de rendre la thérapeutique analytique accessible à de larges milieux de la population, d'autre part, il entreprend de former des médecins pour en faire des analystes praticiens dans un cursus incluant la condition que l'apprenant laisse la psychanalyse se réaliser sur lui-même.

Parmi les concepts efficients qui rendent possible au médecin la maîtrise du matériel analytique, il faut nommer en premier lieu celui de " libido ". Libido signifie en psychanalyse d'abord la force (conçue comme quantitativement modifiable et mesurable) des pulsions sexuelles (au sens élargi donné par la théorie psychanalytique) dirigées sur l'objet. D'une étude plus poussée résulta la nécessité de placer à côté de cette " libido d'objet " une " libido du moi ou narcissique" dirigée sur le moi propre, et les actions réciproques de ces deux forces ont permis de rendre compte d'un grand nombre de processus aussi bien normaux que pathologiques dans la vie psychique.

Il en résulta bientôt la séparation sommaire de ce qu'on appelle les " névroses de transfert" d'avec les affections narcissiques, les premières (hystérie et névrose obsessionnelle) étant les objets véritables de la thérapeutique psychanalytique, tandis que les autres, les névroses narcissiques, permettent certes qu'on en fasse l'examen, avec l'aide de l'analyse, mais réservent par principe des difficultés à l'exercice d'une influence thérapeutique.

Il est exact que la théorie de la libido propre à la psychanalyse n'est aucunement close et que son rapport à une doctrine générale des pulsions n'est pas encore éclairci; c'est que la psychanalyse est une science jeune, totalement inachevée, en voie de développement rapide, mais c'est ici le lieu de souligner à quel point est erroné le reproche de pansexualisme qui est si fréquemment adressé à la psychanalyse.

Il prétend dire que la théorie psychanalytique ne connaît pas d'autres forces pulsionnelles psychiques que celles qui sont purement sexuelles, et par là tire profit de préjugés populaires en utilisant " sexuel" non au sens analytique mais au sens vulgaire.

La conception psychanalytique devrait également compter au nombre des affections narcissiques toutes les souffrances qui sont appelées en psychiatrie " psychoses fonctionnelles ". Il ne faisait aucun doute que névroses et psychoses n'étaient pas séparées par une démarcation tranchée, aussi peu que santé et névrose, et il n'était que trop tentant, pour expliquer les phénomènes psychotiques si énigmatiques, de recourir aux vues que l'on avait acquises avec les névroses jusqu'alors tout aussi opaques. L'auteur de ces lignes, au temps de son isolement, avait déjà, par l'examen analytique, rendu à peu près compréhensible un cas d'affection paranoïde, et avait mis en évidence dans cette psychose indiscutable les mêmes contenus (complexes) que dans les névroses simples, ainsi qu'un jeu de forces analogue.

E. Bleuler s'attacha, dans toute une série de psychoses, aux indices de ce qu'il appelait " mécanismes freudiens ", et C. G. Jung s'acquit sur-le-champ une grande réputation d'analyste lorsqu'en 1901 il expliqua les symptômes les plus singuliers apparaissant dans les phases terminales de la dementia praecox, en partant de la biographie individuelle de ces malades. Le vaste travail d'élaboration de la schizophrénie réalisé par Bleuler (1911) a apporté alors, de manière vraisemblablement définitive, la justification des points de vue psychanalytiques quant à la conception de ces psychoses.

De cette façon la psychiatrie devint le terrain d'application immédiat de la psychanalyse, et l'est même resté depuis. Les mêmes chercheurs qui ont le plus œuvré pour une connaissance analytique approfondie des névroses, tels que K. Abraham à Berlin et S. Ferenczi à Budapest (pour ne nommer que les plus éminents), sont également restés les chefs de file dans la radiographie analytique des psychoses. La conviction que tous les troubles, qui se manifestent à nous sous forme de phénomènes névrotiques et psychotiques, ont une unité et une appartenance communes s’impose malgré toute l'horripilation des psychiatres, avec toujours plus de force.

On commence à comprendre - de la meilleure façon peut-être en Amérique - que seule l'étude psychanalytique des névroses peut offrir une préparation à une compréhension des psychoses, que la psychanalyse est appelée à rendre possible une psychiatrie scientifique de l'avenir, qui ne saurait plus se contenter de la description de tableaux cliniques bizarres, d'évolutions incompréhensibles, ni de la recherche de l'influence de traumatismes anatomiques et toxiques grossiers sur l'appareil psychique inaccessible à notre connaissance.

V

Mais, par son importance pour la psychiatrie, la psychanalyse n'aurait jamais attiré sur elle l'attention du monde intellectuel, ni conquis pour elle une place dans The History of our times. Cet effet découla de la relation de la psychanalyse à la vie psychique normale, et non pas à la vie psychique pathologique.

A l'origine, la recherche analytique ne visait bien sûr à rien d'autre qu'à élucider les conditions de naissance (genèse) de quelques états psychiques morbides, mais dans cet effort elle en arriva à mettre au jour des choses d'une importance fondamentale, à créer carrément une nouvelle psychologie, si bien qu'on se dit nécessairement que la validité de telles découvertes ne pouvait en aucun cas être limitée au domaine de la pathologie. Nous savons déjà quand fut apportée la preuve déterminante de la justesse de cette conclusion. Ce fut lorsque se réalisa l'interprétation des rêves par la technique analytique, rêves qui, bien sûr, appartiennent à la vie psychique des normaux, et qui correspondent pourtant véritablement à des productions pathologiques, qui peuvent naître régulièrement dans les conditions de la santé.

Si l'on tenait ferme aux connaissances psychologiques que l'on avait acquises par l'étude des rêves, il n'y avait plus qu'un pas à faire pour proclamer la psychanalyse doctrine des processus psychiques les plus profonds, non directement accessibles à la conscience, pour la proclamer " psychologie des profondeurs "et pouvoir l'appliquer à la presque totalité des sciences de l'esprit. Ce pas consistait, partant de l'activité psychique de l'homme isolé, à accéder aux opérations psychiques de communautés humaines et de peuples, donc à passer de la psychologie de l'individu à la psychologie des foules, et l'on s'y vît poussé par beaucoup d'analogies surprenantes.

Ainsi l'on avait appris, par exemple, que dans les couches profondes d'une activité inconsciente de l'esprit les contraires ne se distinguent pas les uns des autres, mais s'expriment par le même élément. Mais le linguiste K. Abel avait dès 1884 lancé l'affirmation (" Über den Gegensinn der Urworte ") selon laquelle les plus anciennes des langues connues de nous n'ont pas procédé autrement avec les contraires.

C'est ainsi que l'égyptien ancien n'a, par exemple, tout d'abord qu'un seul mot pour fort et faible, et c'est seulement plus tard que les deux faces de l'antithèse se voient dissociées par de légères modifications. Même dans les langues les plus modernes se décèlent de nettes survivances de ce sens contradictoire, comme dans l'allemand Boden - le plus haut comme le plus bas dans la maison, tout comme altus - haut et profond - en latin. Ainsi la mise en équivalence des contraires dans le rêve est-elle un trait archaïque général de la pensée humaine.

Pour donner un exemple pris dans un autre domaine : il est impossible de se soustraire à l'impression de la totale concordance que l'on découvre entre les actes compulsifs de certains obsessionnels et les pratiques religieuses des gens pieux dans le monde entier. Maints cas de névrose obsessionnelle se comportent exactement comme une caricature de religion privée, si bien que l'on pourrait assimiler les religions officielles à une névrose obsessionnelle tempérée par ce qu'elle a de général. Cette comparaison, certes hautement choquante pour tous les croyants, est pourtant devenue psychologiquement très féconde. Car pour la névrose obsessionnelle, il a été tôt permis à la psychanalyse de savoir quelles forces ici s'affrontent, jusqu'à ce que leurs conflits se soient créé l'étrange expression qu'est le cérémonial des actes compulsifs.

Rien de semblable n'avait été supposé pour le cérémonial religieux jusqu'à ce qu'on parvienne, en ramenant le sentiment religieux à la relation au père, en tant que sa racine la plus profonde, à fournir ici aussi la preuve d'une situation dynamique analogue. Cet exemple peut d'ailleurs rappeler au lecteur que même l'application de la psychanalyse à des domaines non médicaux ne peut manquer de porter atteinte à des préjugés tenus en haute estime, toucher à des sensibilités profondément enracinées et ainsi susciter des hostilités qui ont un fondement essentiellement affectif.

Si nous sommes en droit de supposer, présents partout, les faits les plus généraux de la vie psychique inconsciente (les conflits des motions pulsionnelles, les refoulements et satisfactions substitutives) et s'il existe une psychologie des profondeurs qui mène à la connaissance de ces faits, il est donc légitime de s'attendre à ce que l'application de la psychanalyse aux domaines les plus variés de l'activité d'esprit des hommes produise partout des résultats importants et jusqu'ici hors d'atteinte.

Une étude particulièrement substantielle de Otto Rank et H. Sachs s'est efforcée d'établir dans quelle mesure le travail des psychanalystes a pu, jusqu'en 1913, combler ces attentes. Le manque de place m'interdit toute tentative pour compléter ici cette énumération. Je ne peux que mettre en évidence le résultat le plus important et y rattacher quelques détails.

Si l'on fait abstraction d'impulsions internes peu connues, on est en droit de dire que le moteur capital de l'évolution de la civilisation humaine a été la nécessité réelle externe, qui refusait à l'homme la satisfaction confortable de ses besoins naturels et l'exposait à d'énormes dangers. Cette frustration venue de l'extérieur le contraignit au combat avec la réalité, qui débouchait pour une part sur une adaptation à celle-ci, pour une autre part sur sa maîtrise, mais le contraignit aussi à la communauté de travail et à la cohabitation avec ses semblables, ce à quoi était lié au départ un renoncement à toutes sortes de motions pulsionnelles impossibles à satisfaire socialement.

Avec les progrès ultérieurs de la civilisation grandirent également les prétentions du refoulement. La civilisation est d'ailleurs avant tout édifiée sur le renoncement pulsionnel et chaque individu isolé doit, sur le chemin qui le mène de l'enfance à la maturité, répéter sur sa personne cette évolution qui mène l'humanité à la résignation raisonnable.

La psychanalyse a montré que ce sont en majorité, mais non exclusivement, des motions pulsionnelles sexuelles qui tombent sous le coup de cette répression culturelle. Une partie de celles-ci présente dès lors la précieuse propriété de se laisser détourner de leurs buts immédiats et ainsi en tant que tendances " sublimées " de mettre leur énergie à la disposition de l'évolution culturelle. Mais une autre partie demeure dans l'inconscient en tant que motion de désir insatisfaite et pousse à la satisfaction, quelle qu'elle soit, même déformée.

Nous avons entendu dire qu'une part de l'activité d'esprit des hommes est orientée vers la domination du monde extérieur réel. La psychanalyse ajoute désormais qu'une autre part, hautement prisée, de la création psychique sert à l'accomplissement de désir, à la satisfaction substitutive de ces désirs refoulés, qui depuis les années de l'enfance habitent insatisfaits dans l'âme de tout un chacun.

A ces créations, dont on a toujours soupçonné qu'elles étaient en rapport avec un inconscient insaisissable, appartiennent le mythe, la poésie et l'art, et le travail des psychanalystes a réellement jeté une profusion de lumière sur les domaines de la mythologie, de la science littéraire et de la psychologie des artistes; contentons-nous de citer ici en exemple ce qu'a réalisé O. Rank. On a montré que mythes et contes autorisent une interprétation comme les rêves, on a suivi les voies enchevêtrées qui mènent de l'impulsion du désir inconscient jusqu'à la réalisation dans l’œuvre d'art, on a appris à comprendre l'action affective de l’œuvre d'art sur son destinataire et l'on a, chez l'artiste lui-même, révélé ce qui l'apparente intérieurement au névrosé, comme ce qui l'en distingue, et l'on a fait apparaître le rapport entre sa constitution, son vécu occasionnel et ses réalisations.

Porter un jugement esthétique sur l’œuvre d'art ou faire la lumière sur le don artistique. ne sont certes pas des tâches que la psychanalyse prend en considération. Mais il semble que la psychanalyse soit en mesure, dans toutes les questions concernant la vie fantasmatique humaine, de prononcer le mot décisif.

Venons-en au troisième point la psychanalyse, à notre étonnement croissant, nous a fait reconnaître quel rôle d'une importance extrême joue dans la vie psychique de l'homme ce qu'on appelle complexe d’Œdipe, c'est-à-dire la relation affective de l'enfant à ses deux parents. Cet étonnement s'atténue lorsque nous saisissons que le complexe d’Œdipe est le corrélât psychique de deux faits biologiques fondamentaux, la longue dépendance infantile de l'homme et la manière singulière dont sa vie sexuelle atteint, de la troisième à la cinquième année, une première acmé, pour ensuite, après une période d'inhibition, reprendre à nouveau avec la puberté.

Mais alors se fit jour l'idée qu'une troisième part éminemment sérieuse de l'activité d'esprit des hommes, celle qui a créé les grandes institutions de la religion, du droit, de l'éthique et de toutes les formes de la vie civique, vise au fond à rendre possible à l'individu la maîtrise de son complexe d’Œdipe et à faire passer sa libido de ses liens infantiles aux liens sociaux finalement souhaités. Les applications de la psychanalyse à la science des religions et à la sociologie (l'auteur de ces lignes, Th. Reik, O. Pfister), qui ont conduit à ce résultat, sont encore jeunes et insuffisamment appréciées, mais il est hors de doute que des études ultérieures ne feront que renforcer la sûreté de ces importantes informations.

Il me faut encore mentionner, comme en appendice, que la pédagogie elle non plus ne peut négliger de tirer profit des indices que lui donne l'investigation analytique de la vie psychique infantile. J'ajoute que parmi les thérapeutes des voix se sont élevées (Groddeck, Jelliffe) qui tiennent pour prometteur même le traitement psychanalytique de graves souffrances organiques, étant donné que dans beaucoup de ces affections est également entré en jeu un facteur psychique, sur lequel on peut acquérir de l'influence.

On peut donc exprimer l'espoir que la psychanalyse, dont l'évolution et les réalisations à ce jour ont été présentées ici de manière succincte et insuffisante, pénétrera, en tant que ferment important, dans l'évolution culturelle des prochaines décennies, et aidera à approfondir notre compréhension du monde et à lutter contre maintes choses reconnues dans la vie comme nuisibles. qu'on n'en oublie pas pour autant que la psychanalyse ne peut à elle seule fournir une image complète du monde.

Si l'on accepte la distinction que j'ai proposée récemment, qui décompose l'appareil psychique en un moi tourné vers le monde extérieur, pourvu de conscience, et un ça inconscient, dominé par ses besoins pulsionnels, la psychanalyse est alors à définir comme une psychologie du ça (et de ses effets sur le moi).

Elle ne peut donc en chaque domaine de la science fournir que des contributions, qui doivent être complétées à partir de la psychologie du moi. Si souvent ces contributions contiennent justement l'essentiel d'un état de fait, cela correspond seulement à l'importance que l'inconscient psychique, resté longtemps inconnu, est en droit de revendiquer pour notre vie.

 

Publié dans FREUD

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