Violences conjugales et nouvelles configurations familiales

Publié le par Jean-Marie Demarque

Résumé du 9e colloque de l'A.B.P.

25 avril 2009

Institut de Psychiatrie du CHU Brugman, Bruxelles.

 

"Violences conjugales et

nouvelles configurations familiales"

 

Avec la participation de

Mari-Carmen Rejas, Anne Courtois, Camille Labaki,

Patrick De Neuter, Pierre Fossion et Siegi Hirsch

 

Les manifestations d'agressivité sont de plus en plus répandues au sein des couples. Ainsi sur un an, 16% des femmes déclarent avoir été victimes de violence conjugale ! Il est donc nécessaire d'approfondir notre compréhension du phénomène tant sur le plan théorique que clinique.

 

Dans notre société occidentale de nouvelles configurations familiales apparaissent; face aux crises que traversent les familles et face à ces nouveaux modèles, le psychothérapeute doit redevenir un artisan dont la position éthique est guidée par le rapport de responsabilité à autrui. Pour offrir une aide plus efficace, il nous faut d'abord élargir notre champ de perception[1].


 

La première intervention a été assurée par Mr Patrick DE NEUTER, psychanalyste, à propos d'un livre dont il est co-auteur, ayant pour titre : « Violences et agressivité familiales ». Un ouvrage dont il souligne d'entrée de jeu l'importance du point de vue de sa pluridisciplinarité, cette dernière s'avérant essentielle dans la mesure où aucune « clinique » ne peut, en la matière, se prévaloir d'avoir la bonne solution.

Un ouvrage publié en deux volumes, le second étant consacré plus expressément aux interventions cliniciennes.

Un fait ressort, qui à première vue semble évident : le sujet de l'agressivité et des violences familiales, même s'il est plus librement et largement évoqué de nos jours, reste marqué du sceau du « tabou ».

Un autre fait, c'est que les femmes en sont plus souvent les victimes que les hommes. Si l'on se réfère à certaines statistiques, il y aurait en France 60 décès de femmes par mois, dans ce cadre précis, contre seulement deux décès d'hommes.  (Ce qui démontre deux choses, à mon avis : 1°) la violence des femmes à l'égard des hommes existe bien aussi, même si pour des raisons « physiques » plus ou moins évidentes - force masculine, masse musculaire plus importante, etc...- elle se solde par moins de décès du côté masculin. 2°) Violence et agressivité féminines peuvent elle aussi mener au meurtre. -ndlr[2])

D'une manière plus générale, 16 % des femmes interrogées dans le cadre d'une enquête sur le sujet se disent être ou avoir été victimes de violences dans l'année.

Et enfin, une statistique non vérifiée admet que pour l'ensemble de l'Europe, cette violence serait la première cause de mortalité féminine.

(Des chiffres qui peut-être manquent un peu de précision et qui n'indiquent nullement un accroissement du phénomène -on sait fort peu de ce qui se passait il y a cinquante ans-, mais qui laissent rêveur celui ou celle qui les lit, surtout s'il se sent impliqué du point de vue psy, ou, pourquoi pas, du point de vue du « bourreau » ou de la victime...-ndlr)

Une grande question surgit, puisqu'on parle de famille et de conjugalité : c'est celle de l'amour.

Pourquoi l'amour fait-il souffrir ?

Patrick DE NEUTER répond d'emblée avec une pointe d'humour : « parce qu'il est aveugle » ! Et donc, sous-entendu, qu'il ne « voit » pas non plus le mal qu'il peut générer, même sans le vouloir nécessairement, ce qui est important.

Selon son point de vue, il faudrait considérer plus les violences familiales comme une forme « normale » d'agressivité, que comme une perversion ou l'expression d'une psychopathologie quelconque. Particulièrement chez l'humain mâle, l'agressivité dans ce cadre vient souvent d'une angoisse de l'abandon, rarement formulée comme telle. Cette angoisse peut aussi motiver l'agressivité féminine. Elle est presque toujours constatée chez les hommes meurtriers.

Et sans aller du côté des extrêmes, on peut dire que cette violence existe naturellement dans tous les couples, quels qu'ils soient. Là où il y a de l'amour, il y a toujours son pendant qui est la haine. Ce n'est pas pour rien que Lacan parle d'Hainamoration... : dans notre psychisme, l'amour appelle toujours son revers qui se traduit par la haine et l'agressivité !

Remarquons aussi, poursuit Patrick DE NEUTER, que dans le couple on s'efforce de se faire conjuguer avec plus ou moins de bonheur deux fantasmes différents (Personnellement j'aurais plutôt tendance à écrire le mot avec un « ph »- « phantasme » dans la mesure où ces fantasmes sont souvent inconscients- voir annexes-ndlr)

 Le fond « phanstasmatique » a, dans ce cas précis une structure cannibaliste. Cela se ressent très bien dans l'expression que nous employons volontiers pour justifier notre attirance réciproque : « nous sommes faits l'un pour l'autre », expression entendue que l'on pourrait comprendre et décoder comme « nous sommes félin pour l'autre » ! Un félin qui attend sa proie et est prêt à la « dévorer » !

Du reste, une large part du vocabulaire amoureux traduit ce phantasme : « tu es belle à croquer, j'ai envie de te dévorer, je la dévore des yeux, c'est une coqueuse d'hommes, une mangeuse d'homme, etc... ». Le mythe de la communion dans la religion chrétienne, qui se veut une sublimation de l'amour est, de fait, un mythe « prototypique » de ce phénomène. (« Mangez mon corps, buvez mon sang », formule consacrante d'un « don » d'amour total de Dieu pour l'homme... Ici, clairement, la victime s'offre en sacrifice à ses « bourreaux » qui sont plus des exécuteurs des hautes œuvres au sens strict puisqu'ils sont censés, selon ce mythe, « accomplir » les Ecritures !-ndlr).

On peut dire aussi que l'acte sexuel en lui-même, dans sa fusion des sexes, son entremêlement intime des corps et des langues est une forme de cannibalisme. Salvador Dali l'illustre fort bien dans son « portrait de Galla » !

Pourquoi les hommes sont-ils agressifs, dans le cadre conjugal ?

Chaque conjoint a sa part propre de fantasmes. Le « partage » de ceux-ci n'est pas quelque chose qui coule de source : il se fait plus ou moins à l'issue d'une partie de bras de fer, où l'un impose son fantasme à l'autre, ou encore il « passe » par la complaisance de l'autre. En ce domaine, il est clairement établi que les femmes sont plus complaisantes que les hommes, ces derniers ayant plus tendance à « imposer » par la force s'il le faut.

Remarquons à ce propos que dans certains couples, le jeu sexuel (sado-maso) peut transcender l'agressivité. Le monde de la prostitution témoigne d'ailleurs d'une augmentation considérable des demandes de « dominatrices » faites par les clients masculins. (25% d'augmentation de la demande ces dernières années).

Incidence de la violence ou de l'agressivité familiale dans la relation aux enfants :

Une remarque préliminaire : dans tous les ménages, les filles deviennent des rivales pour le père. C'est un des effets de l'ampleur de l'imago maternelle qui traîne dans notre culture ambiante, que ce soit au niveau des arts, de la BD, voire du jeu (Barbie !).

Certains enfants vont fuir cette imago dominatrice, mais d'autres vont se révolter contre elle et régler parfois inconsciemment les comptes qu'ils ont à régler avec cette image maternelle. Ce qui aura plus tard une incidence dans leur propre vie conjugale.

Remarques importantes :

1°. Attention aux statistiques actuelles qui parlent d'une augmentation des faits de violence conjugale. Elles ne sont basées sur rien de solide parce qu'elles ne peuvent s'appuyer sur un nécessaire recul : on ne sait rien, ou presque, de ce qui se passait vraiment dans les ménages il y a cinquante ans !

2°. La fameuse « tolérance zéro » adoptée généralement en la matière part certainement d'un bon sentiment, mais elle est en réalité un obstacle majeur à la compréhension du phénomène en tant qu'elle élude toute possibilité de questionnement objectif quant à son anamnèse et aussi, quant à « l'entretien » féminin de cette violence. L'homme réagira parfois avec agressivité par rapport à sa propre imago maternelle, qu'il ait affaire à une conjointe « commandant » ou « maternelle » !

3°. Si on recherche un critère de différenciation entre violence et agressivité, il faudrait s'orienter du côté de l'intentionnalité. L'agressivité, au sens strict, est réactionnelle et n'implique pas la volonté de détruire l'autre. (Cela n'enlève rien à la responsabilité : on peut très bien être déclaré responsable de faits qu'on n'a pas voulu. Si dans une « scène de ménage » classique -et commune à tous les couples, inhérente à leur réalité- j'en viens à frapper voire à tuer mon épouse, je suis évidemment responsable de mes actes, même si mon agressivité est réactionnelle par rapport à ce qu'elle a pu me dire ou à ce que j'ai interprété de son attitude, en rapport avec ma propre imago maternelle ! -ndlr)

4°. Dans la pulsion, comme dans la « violence du vent », il n'y a pas d'intentionnalité.(La loi prend d'ailleurs la chose en considération !-ndlr)

5°. Enfin, attention aussi à la compréhension personnelle et à notre interprétation des termes ! (par exemple, pour la « passion », évoquée dans la question d'une participante au colloque : que mettons nous dans ce mot ? Si on s'en tient à sa racine grecque, issue du verbe pathein, il s'agit d'abord et avant tout d'une souffrance. Souffrance qui est ici implicitement contenue par exemple dans l'abandonnisme évoqué plus haut. C'est fort différent, généralement de ce qu'on suppose lorsqu'on parle de passion amoureuse, voire de « crime passionnel ». Mais le meurtre, en tant que résultat d'une violence conjugale, reste, stricto sensu un « crime passionnel » !


Seconde intervention : Camille LABAKI et Anne COURTOIS, co-auteures de « Subtiles violences ».

C'est Camille LABAKI qui ouvre l'intervention par un magistral exposé sur la question, exposé très court de par le temps imparti, mais aussi absolument clair.

« Subtil », nous dit-elle, se dit généralement d'un parfum. Or le parfum est très loin d'évoquer l'idée de violence, surtout s'il est taxé de « subtil » ! (On pourrait autrement parler de certains parfums « agressifs » qui tiennent plus de « l'odeur » que du parfum au sens communément admis du terme...-ndlr).

Or, au sein de la violence conjugale, il y a aussi, très souvent invisible à l'extérieur, tout ce qui, subtilement, contribue à détruire l'autre. Ceci particulièrement à travers le langage, non pas le langage agressif ou la violence verbale, mais ce type de langage « normal » pour l'un, qui se trouve parfois mal compris ou mal interprété de l'autre. On en arrive alors à la situation classique du « je n'ai jamais dit ou voulu dire CELA ! ». Mais chez l'autre, ce qui, malheureusement a été compris, c'est justement le « CELA » !

Pour illustrer son propos, Camille LABAKI prend comme exemple la lettre de rupture de Sophie Calle (voir détails en annexe). Pour l'histoire de cette lettre, je reprends ci-dessous un commentaire de Florence MARTIN, journaliste « psy » :

« Un jour, Sophie Calle reçoit un mail de rupture. Mais l'artiste n'est pas femme à se laisser quitter sans broncher. La réaction à l'abandon est un plat qui se mange froid... et à une grande table. Au lieu de cliquer comme tout le monde sur la touche réponse, Sophie C. demande à 107 femmes, lambdas ou pas, de déclamer ou d'interpréter le fameux mail. Avec leur stylo, leur micro, leurs pinceaux, leurs touches de piano... Avec leurs dons, la nature de leur formation, la culture de leur profession... Il y a Elsa Zylberstein, qui pleure tous les mots et larmes de son corps devant la caméra. Une chasseuse de tête qui analyse le profil professionnel de X. Arielle Dombasle, qui monte dans les aigus pour chanter la rupture. Une consultante en savoir-vivre, qui commente, phrase à phrase, le manque de courtoisie de G. Camille qui chante sa " douleur " des malheurs de Sophie. Et Jeanne Moreau. Et Catherine Angot. Et Mazarine Pingeot. Et Florence Aubenas, Diam's, Ovidie, Victoria Abril... Et une sexologue, une criminologue, une psychiatre, une diplomate, une ado experte en langage SMS... »

Anne COURTOIS continuera l'intervention sur le thème de la psychologie du développement et de la famille.

Dans le cadre des violences et de l'agressivité familiales, les enfants peuvent souvent, sans s'en rendre compte, y participer activement et les entretenir, voire parfois même les aggraver.

Reprenons en quelques points, pour mieux la situer, la place de l'enfant dans son lignage :

Ce dernier implique trois grands axes qui sont :

1.      Les contacts avec le corps de la mère.

2.      L'apprentissage et l'assimilation des rituels, des codes et des règles de la famille.

3.      Celui des valeurs, des croyances et des mythes.

Tout ceci, dans le cadre des violences familiales va créer ou induire des réactions diverses :

  • Interdépendance.
  • Rétroactions positives.
  • Rétroactions négatives.
  • Contraintes.
  • Emergence.

Ceci se répercute du point de vue de la filiation et de la loyauté, dans une sorte de réciprocité parents-enfants : la responsabilité parentale consiste à assumer le don de vie et assurer les soins de l'enfant ; la loyauté filiale peut, selon les cas s'avérer constructive ou destructive.

L'enfant peut être exposé à la violence conjugale sans en être directement témoin ou victime. Mais il peut aussi être témoin oculaire de cette violence et chercher à s'interposer entre ses parents, quitte à encaisser une violence physique.

On estime la concomitance de la violence conjugale par rapport à la violence sur les enfants de l'ordre de 25% des cas !

L'ambiance familiale devient pour l'enfant de toute façon toxique et a un impact énorme sur son évolution et celle de son comportement. On constate à ce sujet de plus en plus de gestes violents, voire très violents commis par de très jeunes enfants. (par exemple à l'intention des enseignants, qui sont en première ligne pour « payer » les comptes !)

Les conséquences sont diverses selon les classes d'âge :

  • Dans le cas des nouveaux nés, on constate, à l'examen médical, les effets d'un stress accru.
  • Pour les enfants d'âge préscolaire, on constate une inquiétude permanente, un arrêt des activités habituelles, une grande recherche de sécurité maternelle et des difficultés relationnelles.
  • Pour les enfants d'âge scolaire, on constate une faible estime de soi, de la détresse, des difficultés relationnelles assorties de mauvais résultats scolaires.
  • Enfin, chez les adolescents, on constate les mêmes phénomènes, plus des fugues, des TS, une agressivité accrue (plus chez les garçons que chez les filles).

Il convient ici d'attirer votre attention à vous, psychothérapeutes, sur la perception de la gravité des faits, qui peut être extrêmement variable selon les enfants, d'où le danger pour vous de « passer à côté » de quelque chose qui, du point de vue de l'enfant est grave et qui à vous, adulte, semble anodin ou a contrario de considérer comme grave quelque chose qui aux yeux de l'enfant n'a pas d'importance ! Votre présence en tant que « relais » se doit d'être un facteur de protection pour l'enfant.

Exposé aux violences ou à l'agressivité dans la famille, l'enfant va développer des stratégies différentes :

  • Collusion / confusion avec le parent victime.
  • «Balance Theory»: recherche d'un relationnel positif avec chaque parent, entraînant un dilemme psychologique.
  • «Cut Off»: rejet du parent agresseur ou du parent agressé, entraînant une rupture de lien particulièrement dommageable.
  • Parentification instrumentale: exemple de l'enfant qui agit préventivement.
  • Parentification relationnelle: l'enfant devient confident du parent victime.

A noter qu'à propos de ce processus de parentification, on ne peut bien le comprendre et le cerner qu'en remontant au niveau trigénérationnel.

Tout ceci, pour la famille, entraînera plusieurs changements possibles :

1.      Statu quo ou aggravation des violences.

2.      Changement du système familial.

3.      Rupture du cadre symbolique de la famille, qui touche aux mythes, aux croyances ou aux valeurs.

 

Une dernière remarque, en clôture de cette intervention :

A l'encontre du cliché établi de l'homme violent, il convient ici de souligner la violence réelle des femmes, y compris dans le schéma classique de l'homme « qui cogne ». Dans nombre de cas, il a subit au fil du temps des « subtiles violences » et, à court d'argument devant une personnalité plus forte que lui, il n'a plus que ce recours pour s'imposer.

La violence « sourde » des femmes est un facteur certain de la genèse des violences et de l'agressivité conjugales, facteur qu'on élude trop souvent parce qu'en apparence, il n'est pas spectaculaire et donc passe inaperçu à des tiers extérieurs au couple.


La dernière intervention sera apportée par le Docteur Pierre FOSSION, médecin psychiatre, co-auteur avec Mari-Carmen REJAS et Siegi HIRSCH d'un livre intitulé « Transparentalité », publié chez l'Harmattan.

On assiste, ces dernières années à de très grands changements des structures parentales. (familles monoparentales, familles homosexuelles, familles reconstituées, familles avec un conjoint non cohabitant, divorcés toujours en contact ou en couple, etc...) Ces changements génèrent, dans certains milieux, nombre de discours alarmistes axés sur la normativité de la famille « traditionnelle ». Or, cet alarmisme est aussi absurde que celui qui sévissait dans les années '70 à propos des enfants de divorcés, dont on annonçait la déchéance psychologique inévitable : avec le recul, on s'aperçoit aujourd'hui que c'était faux, les enfants de divorcés s'avérant tout aussi normaux et compétents, aptes à affronter la vie que les autres.(On s'aperçoit même, à certains égards, qu'ils jouissent d'avantages bien réels !-ndlr). Face à ces nouvelles formes parentales, on n'a aucun recul et il serait aussi stupide que téméraire de vouloir se prononcer « pour » ou « contre » !

N'oublions pas que la structure nucléaire de la famille est soumise à un triple relativisme, du point de vue de :

·         L'histoire.

·         La géographie.

·         Le milieu socio-culturel.

Deux attitudes sont très dangereuses face aux problèmes d'agressivité et de violences conjugales ou familiales :

  • L'attitude morale.
  • L'attitude nostalgique.

Il convient aussi de comprendre et d'intégrer que nombre de symptômes sont culturels avant que d'être individuels ! Et on assiste, aujourd'hui, à un glissement de sens du point de vue des craintes ou des « valeurs » d'hier.

Ainsi le divorce n'est plus considéré comme une maltraitance même théorique, alors que par le passé il était considéré comme source de tous les maux.

A propos des mères célibataires ou des familles monoparentales on est passé de l'appellation « batard » au concept d'enfant de famille monoparentale, après avoir transité par les notions d'enfant de fille-mère, ou de mère célibataire.

Au sujet du « déclin du père » ou du « père manquant » mis particulièrement en exergue par Lacan, on constate aujourd'hui que cette question incontournable du « pouvoir du père » est quelque chose qui s'apparente plus à la légende dorée qu'à la réalité. On est même allé jusqu'à un autre extrême puisque, pour BOWLBY, le père n'a de fonctions que celles de soutien affectif et économique de la mère ! Dans tous les cas, la présence indispensable du Père dans l'éducation et l'évolution psychologique des enfants apparaît un peu comme l'infaillibilité pontificale que le Pape s'est arrogée après qu'il ait perdu tout pouvoir séculier !

Soulignons aussi les multiples dérapages suscités par cette « tyrannie des experts [3]» qui se prononcent de manière irrévocable sur des « cas », en se couvrant de la neutralité apparente du discours scientifique. Voyez à ce propos le cas de Geneviève Lhermitte, déclarée responsable par une première expertise, puis irresponsable par une seconde mandatée après production de la lettre à son psychiatre ! (personnellement, je pense au cas de mon propre fils, Gaël, mort d'une overdose médicamenteuse suite à une prescription douteuse et irresponsable. Une première expertise confirme que la mort est due à l'absorption de médicaments prescrits et pris dans le cadre des doses prescrites ; une seconde expertise exonère le médecin prescripteur de toute responsabilité à ce sujet ! Ou se trouve, dans de tels cas, la « vérité scientifique » de telles expertises ?-ndlr)

Notre société moderne est devenue une sorte de système concentrationnaire où chacun est jugé selon sa conformité à une norme, et non pas en fonction de ce qu'il est, ontologiquement.

Du côté positif, on peut heureusement constater aussi plusieurs changements majeurs, comme celui du passage d'une classification purement aristotélicienne à une classification par prototype. (Un carré n'est pas qu'un carré : c'est aussi le prototype du rectangle. Un carré est toujours un rectangle, même si tous les rectangles ne sont pas des carrés !-ndlr)

On parle aussi aujourd'hui de thérapies dialogiques, qui fusionnent entre elles des logiques différentes. On s'oppose au rejet de la différence et on reconnaît les stimuli réels des antagonismes. Idem du point de vue de la découverte des bienfaits et de la nécessité, au sein de la complexité, de la transdisciplinarité qui seule permet d'intégrer des modes de pensée différents pour les faire se rejoindre et se compléter. (C'est une redécouverte du sens profond de l'Université qui de ce fait perd son pénible statut de « lieu de l'ignorance enseignante », dénoncé par Lacan.-ndlr)

Du point de vue du paradigme communicationnel, la philosophie occidentale est sous-tendue par trois concepts :

  • L'ontologie. (cette table est une table)
  • L'épistémologie. (cette table est, pour moi, une table)
  • Le communicationnel. (chacun élargit sa propre perspective pour fusionner avec celle de l'autre et déboucher sur un point de vue qui soit unanimement objectif. Ce qui implique une différence entre l'accord et l'entente.

Quant à la pensée herméneutique, elle rend toute sa valeur à l'interprétation des signes et tend à libérer le soignant de l'arbitraire et de l'étroitesse d'esprit.

Un bon psychothérapeute se doit avant tout d'être d'abord un bon bricoleur plutôt qu'un ingénieur !

Pour terminer : deux mises en garde et un encouragement.

  • Attention à la violence de certains psychothérapeutes, toutes obédiences confondues, qui se rigidifient dans la normativité de leurs théories apprises!
  • Attention à la responsabilité (ou à l'irresponsabilité? -ndlr) des médias dans leur glissement général vers le croustillant et le sensationnel. Les journaux dits «sérieux» affichent aujourd'hui à la «une» les mêmes ordures que les «journaux poubelles» d'hier!
  • Soulignons enfin la possibilité élargie d'une collaboration positive de nombreux juges de la jeunesse qui sont de plus en plus au fait de ces problèmes familiaux et ont vraiment à cœur de les comprendre et les traiter positivement. C'est un grand encouragement pour la psychothérapie!

 

 

ANNEXES :

1°. Le mail de Sophie Calle :

X-Sieve: Server Sieve 2.2
Date: 24 Apr 200419: 13 : 35 + 0200
Subject:...
From: g.
To: Sophie calle


Sophie,
Cela fait un moment que je veux vous écrire et répondre à votre dernier mail. En même temps, il me semblait préférable de vous parler et de dire ce que j'ai à vous dire de vive voix.
Mais du moins cela sera-t-il écrit.
Comme vous l'avez vu, j'allais mal tous ces derniers temps. Comme si je ne me retrouvais plus dans ma propre existence. Une sorte d'angoisse terrible, contre laquelle je ne peux pas grand-chose, sinon aller de l'avant pour tenter de la prendre de vitesse, comme j'ai toujours fait.
Lorsque nous nous sommes rencontrés, vous aviez posé une condition : ne pas devenir la "quatrième". J'ai tenu cet engagement : cela fait des mois que j'ai cessé de voir les "autres", ne trouvant évidemment aucun moyen de les voir sans faire de vous l'une d'elles. Je croyais que cela suffirait, je croyais que vous aimer et que votre amour suffiraient pour que l'angoisse qui me pousse toujours à aller voir ailleurs et m'empêche à jamais d'être tranquille et sans doute simplement heureux et "généreux" se calmerait à votre contact et dans la certitude que l'amour que vous me portez était le plus bénéfique pour moi, le plus bénéfique que j'ai jamais connu, vous le savez. J'ai cru que L'I... serait un remède, mon "intranquillité" s'y dissolvant pour vous retrouver. Mais non. C'est même devenu encore pire, je ne peux même pas vous dire dans quel état je me sens en moi-même. Alors, cette semaine, j'ai commencé à rappeler les "autres". Et je sais ce que cela veut dire pour moi et dans quel cycle cela va m'entraîner.
Je ne vous ai jamais menti et ce n'est pas aujourd'hui que je vais commencer. Il y avait une autre règle que vous aviez posée au début de notre histoire : le jour où nous cesserions d'être amants, me voir ne serait plus envisageable pour vous. Vous savez comme cette contrainte ne peut que me paraître désastreuse, injuste (alors que vous voyez toujours B., R.,...) et compréhensible (évidemment...) ; ainsi je ne pourrais jamais devenir votre ami.
Mais aujourd'hui, vous pouvez mesurer l'importance de ma décision au fait que je sois prêt à me plier à votre volonté, alors que ne plus vous voir ni vous parler ni saisir votre regard sur les choses et les êtres et votre douceur sur moi me manqueront infiniment.
Quoi qu'il arrive, sachez que je ne cesserai de vous aimer de cette manière qui fut la mienne dès que je vous ai connue et qui se prolongera en moi et, je le sais, ne mourra pas.
Mais aujourd'hui, ce serait la pire des mascarades que de maintenir une situation que vous savez aussi bien que moi devenue irrémédiable au regard même de cet amour que je vous porte et de celui que vous me portez et qui m'oblige encore à cette franchise envers vous, comme dernier gage de ce qui fut entre nous et restera unique.
J'aurais aimé que les choses tournent autrement.
Prenez soin de vous.
G.

 

2°. Une réaction parmi d'autres à ce mail :

Et moi, moi, moi ? Qu'aurais-je écrit si Sophie m'avait invité, en avant-première, à la BNF ? Journaliste psycho, je prends mon plus beau clavier et me soumets à l'exercice imposé : rédiger un article à partir de ce fameux mail. Et pourquoi pas un test ?

Pourquoi je cours TOUJOURS après les hommes volages ?

X quitte Sophie Calle par amour... des autres femmes. " Je croyais que vous aimer, que votre amour suffiraient pour que l'angoisse qui me pousse à aller voir ailleurs et m'empêche à jamais d'être tranquille et sans doute simplement "heureux" et généreux se calmerait à votre contact (...). Mais non. C'est même devenu encore pire (...). Alors, cette semaine, j'ai commencé à rappeler les "autres"", écrit-il.
Vous aimez, vous aussi, butiner du côté des hommes qui papillonnent ? Pour savoir ce qui se passe dans vote tête, répondez à ces trois questions.

1. Enfant, vos parents vous chantaient en boucle :
a. C'est ma fille, ma bataille, le fruit de mes entrailles
b. Allo maman bobo, maman comment tu m'as faite, j'suis pas belle
c. Les histoires d'amour finissent mal, en général

2. Votre devise pour choisir vos amies :
a. Qui se ressemble s'assemble : vous n'avez que des copines... jolies
b. Les amours passent, les amies restent : vous privilégiez la fidélité
c. Vous n'avez pas d'amies, elles pourraient vous piquer votre chéri !

 

3. Pour vous, mariage rime avec :
a. Cage
b. Maîtresse à tour de bras
c. Divorce dans deux mois

 

  • Vous avez un maximum de a : vous n'avez pas peur.
    Vous faites 100 % confiance à... vos atouts. Monsieur peut bien aller voir si l'herbe est plus verte ailleurs, vous savez déjà qu'elle ne l'est pas et qu'il reviendra fissa sous vos draps. Attention à ne pas trop jouer avec le feu, au risque de terminer hors-jeu.

 

  • Vous avez un maximum de b : vous n'avez pas d'espoir
    L'amour qui rime avec toujours ? Un mythe qu'on raconte aux petites filles. Autant miser sur le mauvais cheval dès le départ ! Les hommes volages et non fiables vous rassurent... et vous empêchent d'être déçue. Essayez, avec un psychologue ou un homme " bien ", de vous réconcilier avec l'amour avec un grand A.

 

  • Vous avez un maximum de c : vous n'avez aucune confiance en vous
    Il va voir d'autres femmes ? Quoi de plus normal ? Elles sont toutes tellement plus jolies, sexy, intelligentes et amusantes que vous. D'ailleurs, vous ne pensez pas mériter un homme pour vous toute seule... et partagez ! Reprenez confiance en vous et en vos atouts.

 

Signé : Florence Martin([4])

 

 

3°. Phantasme/fantasme :

Fantasme : scénario imaginaire où le sujet est présent et qui figure, de façon plus ou moins déformée par les processus défensifs, l'accomplissement d'un désir et, en dernier ressort, d'un désir inconscient. Le fantasme se présente sous des modalités diverses : fantasmes conscients ou rêves diurnes, fantasmes inconscients tels que l'analyse les découvre comme structures sous-jacentes à un contenu manifeste, fantasmes originaires.

Phantasme : graphie proposée par Suzan Isaacs et adoptée par divers auteurs et traducteurs pour désigner le fantasme inconscient et marquer sa distinction d'avec le fantasme conscient.[5]

 

Résumé du colloque et commentaires : Jean-Marie Demarque



[1] Présentation de l'A.B.P.

[2] Les remarques entre parenthèses et marquées « ndlr » sont mes remarques personnelles, après relecture de mes notes.

[3] Cfr le cours de Michel FOUCAULT en 1974 au collège de France à propos des « anormaux ».

[4] Journaliste « psy ».

[5] Définitions tirées du « Vocabulaire de la Psychanalyse » de Jean LAPLANCHE et J-B. PONTALIS, sous la direction de Daniel LAGACHE, PUF, Paris, 1968.

Publié dans Réflexions Psy

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