Etat des lieux de la Psychanalyse au Maroc :

Publié le par Jean-Marie Demarque

La psychanalyse au Maroc : historique et état des lieux

mardi 11 novembre 2003, par Jalil Bennani

Intervention pour les IIIes Journées de la Fédération Européenne de Psychanalyse, Strasbourg, 28 novembre 2003 : LES NOUVEAUX ENJEUX DE LA PSYCHANALYSE EN EUROPE


 

INTRODUCTION

Depuis décembre 2001, une institution psychanalytique existe au Maroc : la Société Psychanalytique Marocaine (SPM). Elle est née d’un désir de fondation et d’une demande insistante de formation émanant de praticiens exerçant dans le champ de la psychiatrie et de la psychologie.

Plusieurs facteurs ont rendu possible cette transmission : ils tiennent tout autant au passé psychiatrique colonial et post colonial avec ses spécificités locales, qu’au présent caractérisé par une ouverture et un choix de la modernité coexistant avec les traditions du pays. La pratique clinique est caractérisée par une pluralité de discours qui laisse place à une ouverture et à une liberté sur le plan des échanges théoriques et pratiques. Il faut aussi mentionner l’existence du bilinguisme et même du plurilinguisme (arabe, français et anglais) qui constitue un facteur d’ouverture essentiel. Enfin, le Maroc, pays à majorité arabo-musulmane, est ouvert sur le plan culturel et géographique. Il est traversé ainsi par d’autres cultures, d’autres religions. Ses échanges portent en effet aussi bien avec les autres pays arabes qu’avec l’Occident pour lequel il constitue un interlocuteur privilégié. Tout en restant attaché à ses traditions, il est habité par un désir de modernité.

Il a fallu, pour transmettre la psychanalyse, la « réinventer », chercher de nouveaux abords de l’inconscient, en s’appuyant sur double tradition : celle du pays et celle de l’institution médicale. Sur ce double fonds s’est développée la psychanalyse au Maroc. Cette transmission a pu se faire après une lente implantation de la psychanalyse au sein de la pratique clinique et une avancée démocratique dans le pays.

On devine les enjeux d’une telle transmission. Postulant une universalité des structures psychiques, la psychanalyse s’inscrit inévitablement dans une ouverture des discours. Elle interroge la culture et accompagne les mutations sociales.

AVANT LA PSYCHANALYSE

Il convient de se pencher sur le terrain au sein duquel s’est développée la psychanalyse au Maroc. Ce terrain fut d’abord psychiatrique avec ses codifications, ses écoles, son développement croissant. A partir de la psychiatrie et de la psychologie, la notion de psychothérapie s’est développée avec des pratiques diverses.

L’extension du champ de la psychiatrie a permis un développement important des psychothérapies, notamment à partir des années 70 avec l’arrivée progressive de praticiens marocains formés en Occident puis avec la formation au Maroc de psychiatres et de psychologues.

La psychanalyse a par la suite vu le jour en s’appuyant sur ce fonds psychiatrique et psychologique, tout en se différenciant des autres pratiques cliniques.

La psychiatrie

Elle fut introduite lors de la période du Protectorat, à partir des années 1920 et a connu jusqu’à la veille de l’Indépendance, dans les années 1956, un développement important à travers des structures hospitalières essentiellement. Ce qui caractérise cette discipline au Maroc, c’est qu’elle a connu, dès ses débuts, l’existence de plusieurs courants - organiciste, pharmacologique et psychologique - et cette ouverture a rendu possible l’introduction ultérieure de la psychanalyse. L’absence d’école psychiatrique structurée, associée à l’existence d’un contexte politique différent de celui de l’Algérie, ont sans doute permis à un groupe de psychanalystes français de s’installer au Maroc dans les années 1948 et d’y introduire la psychanalyse.

Dans les années 1960 , la demande en psychiatrie ne cessait de se développer. Elle ne concernait plus uniquement la pratique hospitalière, mais aussi la pratique ambulatoire des consultations et des psychothérapies. A côté des chimiothérapies, on commençait à voir apparaître les entretiens sans prescription : ils témoignaient de l’influence croissante des psychothérapies puis de la psychanalyse.

A partir des années 1970 , on vit l’arrivée progressive de praticiens marocains contribuant au développement d’une psychiatrie publique et privée. Les demandes qui leur étaient adressées concernaient des symptômes très divers et non plus seulement les urgences hospitalières. Au cours de ces années on assista à une toute puissance de la pratique psychiatrique. La psychiatrie se développait grâce à des médecins étrangers et à quelques psychiatres marocains.

Au cours des années 1980 , l’arrivée de nouveaux psychiatres marocains dont certains étaient formés à l’analyse, a réintroduit la psychanalyse dans les cabinets privés et dans les hôpitaux.

Progressivement, une autre réponse fut donnée à la souffrance : celle de l’écoute des symptômes en vue d’une résolution des conflits psychiques autrement que par la voie chimique. La réponse allait du simple soutien à l’offre de techniques spécialisées telles la psychothérapie d’inspiration analytique, la thérapie familiale, la thérapie comportementale. Cette offre soulève la question de la formation, question cruciale aujourd’hui au Maroc. On sait bien qu’il ne suffit pas que le thérapeute écoute, conseille et sympathise avec son patient pour que cette attitude soit satisfaisante au plan théorique, éthique et déontologique. Il convient de se positionner bien autrement que les guérisseurs, les magiciens-sorciers ou les marabouts.

En effet, à côté des psychiatres, psychologues, psychothérapeutes et psychanalystes foisonnent, et ce depuis la nuit des temps, des thérapeutes traditionnels. Les thérapies magico-religieuses demeurent très présentes au Maroc et tout praticien ne peut en faire le détour, au risque d’être rappelé à cette réalité par ses patients dont beaucoup ont fait le va et vient entre ces pratiques traditionnelles et celles liées à la modernité. Les thérapies traditionnelles constituent une présence, une mémoire, un patrimoine culturel. Tantôt condamnées, tantôt valorisées, leur rôle a fait l’objet de réflexions, d’interprétations diverses, rarement de théorisations rigoureuses.

Les psychothérapies

En arabe le mot « psychothérapie » se dit ilaj an-nafsi qui signifie « traitement de l’âme ». L’âme en arabe, an-nafs, comporte les multiples aspects psychiques de l’être : son équilibre interne et la dynamique du lien à autrui. Un rapport d’analogie est établi entre l’individu, le psychisme, le langage, le corps et les univers auxquels il se rattache. Cette appellation an-nafs renvoie non seulement à une richesse sémantique mais aussi à une histoire ancienne : celle des représentations de la souffrance humaine telles qu’elles ont existé et telles qu’elles ont été décrites avant l’arrivée de la science occidentale. Toute culture possède en effet ses propres représentations de la maladie mentale et celles-ci précèdent la psychiatrie.

Dans le monde scientifique occidental, la psychothérapie a été introduite au XVIIIe siècle par Pinel - elle constituait alors une forme d’assistance humaine indépendante de l’origine du trouble - et plus tard par Leuret et les aliénistes du XIXe siècle, qui prodiguaient conseils, exhortations et intimidations au patient, puis par Dubois qui a dégagé la notion de « psychothérapie morale ». Au Maroc, et plus généralement en Afrique, il faut certainement rechercher l’origine de la psychothérapie dans les pratiques magico-religieuses, dans confréries et dans les marabouts. Il est trop simpliste de prétendre que ces pratiques opèrent par persuasion ou suggestion. Elles invitent le malade à une parole, un rituel, une transe... ou tout cela à la fois. Et la guérison ne représente qu’un élément d’une symbolique globale. Les saints sont des représentants d’institutions vénérables, les marabouts, qui ont prouvé par leurs actions que leurs actes étaient désintéressés de toute quête lucrative et que leur vie était entièrement consacrée au bien-être global - thérapeutique, religieux, social et même politique - de la population. D’autres acteurs sociaux, davantage poussés par l’appât du gain, représentent de véritables sorciers ou charlatans, capables de tirer profit des symptômes et de s’octroyer des pouvoirs et des gains considérables, aux dépens de la souffrance humaine. Mais parfois, ils représentent tout simplement une médecine du pauvre qui n’a pas les moyens, intellectuels ou matériels, de faire autrement.

Les praticiens, psychiatres et psychologues, attachés à la notion de « psychothérapie », c’est-à-dire à tout traitement opérant par les effets de la relation patient-thérapeute et dont le dénominateur commun est l’absence de tout procédé physico-chimique, se sont attelés, tant au sein d’institutions médicales et psychiatriques qu’au sein des associations, à démythifier la médecine traditionnelle dans ce qu’elle comporte d’obscurantisme ou d’exploitation de la misère humaine. En développant leur pratique, en la vulgarisant auprès des usagers et de la population, les psychothérapeutes avaient opéré une véritable sensibilisation à leur discipline, au point de la vulgariser, chez tous ceux qui avaient accès à l’information, et de la rendre indispensable dans certains milieux. Il y eut donc inévitablement des dérives vers un psychologisme outrepassant les limites éthiques de la profession.

Faisant suite au congrès « Apport de la psychopathogie maghrébine » qui s’est tenu à l’institut du Monde Arabe en avril 1990, un colloque international portant sur le thème « Psychothérapies de patients maghrébins », en avril 1992, à Casablanca, avait donné le coup d’envoi à la création de l’Association Marocaine de Psychothérapie.

La question principale débattue au cours de ce colloque portait sur la définition de la notion de spécificité culturelle qui ne renie point l’universalité des mécanismes psychiques et, de ce fait, ne conduit pas aux procédures d’exclusion et évite les pièges de l’ethnocentrisme en ouvrant un champ interculturel de pensée. Ce colloque avait vu la participation de thérapeutes impliqués dans ces questions, maghrébins et européens. Au sein des psychothérapies, l’influence de la psychanalyse avait été reconnue comme prépondérante et ses concepts imprégnaient largement la psychopathologie maghrébine.

Plusieurs associations ont contribué à sensibiliser les praticiens à la notion de « psychothérapie ». C’est principalement l’Association Marocaine de Psychothérapie, mais aussi l’Association Marocaine des Psychiatres d’Exercice Privé. De nombreuses rencontres se sont déroulées soit dans le cadre de ces associations, soit dans le cadre du Service de Coopération et d’Action Culturelle de l’Ambassade de France et des Instituts français. Elles ont réuni des praticiens venus d’horizons divers, principalement marocains et français, pour des conférences. Des colloques et rencontres internationales ponctuaient régulièrement ces échanges. Cette étape de sensibilisation a duré une décennie (1990-2000) avant que d’autres associations, nouvellement crées, ne prennent en main la question de la formation proprement dite. Ces formations se sont engagées à la suite de la demande pressante des patients et des praticiens soucieux de compléter leur formation, en psychologie et en psychiatrie.

Les différentes psychothérapies, qu’elles soient d’inspiration psychanalytique, comportementaliste, familiale, constituent à la fois une rupture et une continuité par rapport à la tradition. Rupture, car elles sont inscrites dans une perspective moderne et qu’elles se fondent sur une rationalité scientifique qui s’appuie sur l’individu et son environnement familial et social. Continuité, parce que dans la tradition elle-même un individu peut échapper à son groupe, révéler les failles d’un système et ne trouve pas de ce fait de place dans le système ancien. Tout en exprimant, dans ce cas, son attachement à son système, il cherche une autre voie pour se faire entendre, pour sortir de son enfermement dans la tradition qui n’a plus réponse à ses maux.

Les psychothérapies représentent dans le paysage culturel marocain un domaine important. Le psychothérapeute, dans son cabinet ou dans son institution, est à l’écoute des angoisses, des peurs, des replis identitaires et des aspirations individuelles et collectives.

Progressivement, pour les praticiens se référant à la psychanalyse, la nécessité d’une structure spécifique s’est imposée. Elle était devenue d’autant plus nécessaire que la formation psychanalytique était sollicitée par plusieurs praticiens. Cette formation, distincte de toutes les autres, devait pouvoir se dérouler en dehors de toute structure universitaire. Une institution a ainsi pu voir le jour après une longue gestation ayant duré une vingtaine d’années.

NAISSANCE DE LA SPM

Au sein des pays du Maghreb, c’est incontestablement au Maroc et en Tunisie que la pratique psychanalytique existe aujourd’hui. Mais c’est seulement au Maroc que la première institution analytique a pu voir le jour. En Algérie la pratique psychanalytique fut interrompue et dans les autres pays (Libye, Mauritanie) elle semble n’avoir jamais existé.

Introduction de la psychanalyse

Le Maroc est le seul ayant connu une influence psychanalytique en période coloniale. C’est René Laforgue qui introduisit la psychanalyse dans les années 48. Il s’exila avec un groupe de sympathisants, amis et analysants, auxquels sont venus s’adjoindre des praticiens exerçant déjà au Maroc (J. Bergeret, M. Igert, M. Foissin, L. Clément...). Laforgue postule une différence radicale, structurelle, entre les peuples, les ethnies, les religions et les races. Ces théories ségrégatives et éloignées des préoccupations maghrébines ont été rejetées par les praticiens maghrébins. Parmi ses élèves, certains avaient des responsabilités hospitalières (Igert, Clément, Rolland) et ont contribué à introduire une psychopathologie marocaine.

Dès les premiers mouvements pour l’indépendance du Maroc, René Laforgue préféra rentrer en France. Les membres du groupe sont progressivement partis et certains sont restés tardivement, c’est le cas de L. Clément et de M. Legrand.

Au cours des années 1970, la pratique psychanalytique se poursuivit très silencieusement dans de rares cabinets privés. La plupart des psychanalystes français quittèrent le Maroc et les psychiatres-psychanalystes marocains parachevèrent leur formation en France.

Premiers développements de la psychanalyse

Les années soixante dix virent l’arrivée de la première psychanalyste marocaine, Leila Cherkaoui qui a exercé en Centre Médicopsychologique avant de s’installer, puis d’une autre psychologue psychanalyste, Smiljka Sif.

A partir des années 1980, de nouveaux praticiens formés en France, ont réintroduit la psychanalyse dans le service privé et public, ce fut notamment M. Kasbaoui, G. El Khayat et M.F. Benchekroun et moi-même.

L’évolution et le développement de la demande d’une part, la présence de psychiatres-psychanalystes marocains favorisant une écoute dans la langue arabe d’autre part, permettront à la psychiatrie et à la psychanalyse marocaine d’amorcer un nouveau tournant.

Les psychanalystes marocains médecins et non-médecins, réintroduisirent la psychanalyse dans leur pratique privée ou publique. Le discours psychanalytique reprit sa place, au sein de certaines institutions psychiatriques à Rabat et à Casablanca principalement. Dans d’autres institutions non médicales, les psychanalystes furent sollicités pour participer à des rencontres et à des travaux.

Durant les deux décennies qui suivirent, des groupes de travail et des individus exerçant en secteur privé ou public, ont réintroduit la psychanalyse et ont contribué à son existence dans les cabinets privés et, d’une façon bien moindre, dans les institutions. Les praticiens appartenaient à différents courants psychanalytiques mais n’étaient affiliés à aucune instance internationale.

Les prémices

Le Texte Freudien

Association créée en 1985, « Le Texte Freudien », regroupaient tous ceux, praticiens ou non, qui s’intéressaient aux textes de Freud. Nous étions trop peu nombreux comme praticiens et l’élargissement de ces rencontres permettait de se réunir autour de la théorie et d’amorcer un début de réflexion. Furent organisés, dans le cadre de cette association, des séminaires, des conférences et un colloque avec « Le Cercle Freudien ». Ayant impulsé cette création, quatre années plus tard, je considérai que l’association avait largement atteint ses objectifs et que le risque encouru à poursuivre ce travail était de transformer la psychanalyse en un savoir coupé de la pratique. J’ai donc proposé une dissolution qui fut votée.

L’Association Marocaine de Psychothérapie

Elle a vu le jour en 1992. Ses buts étaient de permettre une connaissance des différentes psychothérapies, d’aider les institutions d’enseignement marocaines à mieux remplir leur rôle dans l’enseignement des psychothérapies et soutenir la formation des psychothérapeutes. Cette association a largement rempli son rôle quant aux deux premiers points mais le troisième fut dévolu à d’autres associations qui ont vu le jour par la suite. Ces associations se sont crées, soit dans la continuité du travail de l’AMP, soit de manière indépendante. L’AMP regroupait des psychanalystes, des cognitivo-comportementalistes, des thérapeutes systémiques et des thérapeutes poursuivant une recherche sur les thérapies traditionnelles. Chaque discipline était regroupée dans une commission. Cette séparation permettait de réfuter la critique qui m’était parfois adressée concernant l’amalgame qui pouvait être fait entre différentes disciplines. Regrouper des potentiels humains au niveau d’une structure associative ne signifiait pas confondre les discours et ses registres de discours. Quelques années après, d’autres associations ont vu le jour : l’Association Marocaine des Thérapies Comportementales et Cognitives (AMTCC), créee en 1999, l’Association Marocaine pour la Recherche et la Thérapie Systémique de la famille et autres systèmes humains (AMRTS), créée en 2000.

La Société Psychanalytique Marocaine

La fondation

Il a fallu attendre décembre 2001 pour que la Société Psychanalytique Marocaine (SPM) puisse voir le jour. Les membres fondateurs furent Jalil Bennani, Leila Cherkaoui, Abdeslam Dachmi, Khalid El Alj, Mohamed Jamai, Ahmed Farid Merini, Abdellah Ouardini, Hachim Tyal.

Durant plusieurs années, un groupe composé de praticiens psychiatres et psychologues, s’est réuni pour réfléchir à la question de la formation. La Société Psychanalytique Marocaine s’est assignée pour objectifs d’assurer la formation des psychanalystes au Maroc, de promouvoir et de développer la psychanalyse, de veiller au respect de l’éthique dans le cadre de cette formation. Pour parvenir à ses objectifs, elle proposa de mettre en place les moyens pour assurer la psychanalyse personnelle, la pratique de « contrôle », la formation théorique et l’habilitation à la pratique de la cure psychanalytique par une commission composée de trois praticiens confirmés. La SPM a organisé plusieurs rencontres psychanalytiques avec des conférenciers de renom, ouvertes au public notamment des instituts français de Rabat et Casablanca et a tenu des séminaires fermés limités au praticiens.

Il faut souligner que la création de la SPM a été précédée par l’organisation de journées inaugurales pour cette transmission de la psychanalyse au Maroc intitulées « Les nouvelles rencontres psychanalytiques de Rabat ». Il s’agissait là de conférences publiques et de séminaires avec les professionnels. Au cours de ces journées, la présence régulière d’une assistance nombreuse et motivée, a montré l’intérêt du public pour cette discipline et la nécessité d’aller plus loin dans l’engagement, dans la formation, au-delà de la sensibilisation. Ces journées furent organisées grâce au soutien du Service Culturel de l’Ambassade de France. Leur succès et l’enjeu de cette transmission étaient tels que nous avons pu continuer à bénéficier du soutien matériel de l’Ambassade. Il allait de soi que la question des honoraires restait une affaire entre le patient et l’analyste.

Première société psychanalytique dans un pays du Maghreb et deuxième dans un pays arabe, après le Liban, la SPM a connu une longue gestation. Pourquoi ? Plusieurs raisons peuvent être avancées. Tout d’abord, cette pratique était marginale et les psychanalystes trop peu nombreux pour pouvoir créer une institution. Mais il y a plus : la psychanalyse s’inscrit dans un contexte de liberté et la société marocaine n’était pas prête à accueillir cette discipline. Enfin, cette fondation représentait une grande responsabilité. Il ne suffit pas de proclamer l’existence d’une association pour que celle-ci ait une consistance. Il ne faut pas que l’institution reste un ensemble vide, sans adhérents et sans implications sociales. Le temps de maturation fut aussi un temps d’implantation au cours duquel la psychanalyse existait mais sans le biais de l’institution : sans pouvoir aller au delà de la pratique. Il fallait se doter d’un instrument pour les rencontres, la réflexion, la théorisation, la formation. Il fallait que le temps de la fondation arrive à maturité, s’impose de fait et puisse ainsi s’installer dans la durée. Enfin la formation, longue de plusieurs années, passe par l’analyse individuelle, ce qui ne permet pas de mettre facilement en place un cursus de formation comme dans les psychothérapies dites « brèves ». J’ai ainsi proposé une solution qui s’éloigne des chemins de l’orthodoxie sans pour cela perdre sa rigueur et son éthique.

Pourquoi une formation non orthodoxe ? Pour les raisons suivantes. Un certain nombre de patients ne pouvaient entreprendre des analyses avec moi-même ou avec des collègues déjà installés car nous nous connaissions déjà et nous nous fréquentions. Pour ceux-là, plusieurs éventualités pouvaient être envisagées :

- Celle de se rendre fréquemment en France afin d’assurer un rythme régulier des séances. Cette solution, très coûteuse, était pratiquement impossible à réaliser.

- La deuxième éventualité aurait été celle d’étudiants en psychiatrie ou en psychologie qui partiraient séjourner en France pour un cursus analytique. Cette solution ne pouvait concerner qu’un tout petit nombre et posait un certain nombre d’écueils notamment celui de réduire la formation analytique à un cursus universitaire, évitant de poser la question du désir d’analyse et posant d’emblée la question de l’analyse didactique, comme l’a bien enseigné justement Jacques Lacan.

- Restait une éventualité que j’ai imaginée mais que d’autres ont pratiquée, même du temps de Freud, lorsqu’il s’agissait de démarrer quelque chose de façon non orthodoxe : elle consistait à proposer des séances espacées. Cette éventualité était celle d’un rythme « possible ». J’ai donc pensé à la possibilité de faire venir un ou deux analystes à un rythme mensuel pendant plusieurs jours, voire une semaine. Cette solution soulève inévitablement des questions relatives à la transmission, au transfert et aux résistances. Mais j’entrevoyais déjà que dès que le processus serait enclenché, d’autres voies pourraient s’ouvrir. L’avenir de cette expérience en dépendra, mais l’association qui soutient cette expérience devra exister par le travail de ses membres et par son implantation dans le pays.

J’ai parlé à quelques amis et collègues de ce projet. Certains, comme Patrick Guyomard, Fethi Benslama, Monique David Menard, Serge Tisseron, Pascale Hassoun et Chawki Azouri m’ont apporté leur soutien. D’autres ont émis des réserves. Moustafa Safouan a montré une grande attention pour cette expérience et m’a recommandé quelques noms d’analystes susceptibles d’être intéressés par ce projet. Parmi ceux-là figurait Elie Doumit qui a répondu rapidement favorablement à ma proposition. Le projet l’intéressait et le motivait.

Etant donné l’importance de la tache, l’intérêt de ces questions et la responsabilité que cela représentait, les soutiens de collègues, leurs conseils et leur apport à cette expérience sont tout à fait essentiels.

La première originalité, pour ainsi dire, de ce projet était sa non-orthodoxie quant au rythme des séances et au déplacement de l’analyste. La deuxième originalité résidait dans le fait de réserver la formation, dans un premier temps, à des praticiens déjà en exercice. Ce sont ceux qui avaient exprimé la plus forte demande pour l’analyse personnelle. Leur implication sur le divan permettait de mettre en place une formation pour une génération de praticiens qui pourraient à leur tour former de nouveaux analystes. La troisième originalité a consisté à faire le choix, avec mes collègues, de ne pas nous affilier à une école ou à un courant unique de pensée. Nous avions déjà pris le soin d’avoir des invités de différentes écoles et il est frappant de voir que loin de leur lieu d’installation, ces praticiens se retrouvent très bien et dialoguent de façon très constructive. C’était là notre ambition. Ce choix était dicté par une volonté d’ouverture qui correspond bien à l’époque actuelle, puisque nombre de praticiens de différentes écoles échangent, se réunissent et se regroupent parfois. Je considère qu’il est essentiel que nous puissions offrir la formation la plus ouverte possible qui bénéficie des différents apports depuis sa fondation par Freud. Je rappelle encore, pour ce qui est de l’histoire, que le Maroc a toujours connu une pluralité de courants dans la théorie et dans la pratique clinique. C’est même grâce à cette ouverture que la psychanalyse a pu être introduite dès l’époque du Protectorat.

Activités

La Société Psychanalytique Marocaine existe depuis deux ans. Au cours de cette période, l’objectif essentiel relatif à la formation psychanalytique des praticiens membres de cette société dans un travail personnel a été tenu et consolidé.

En outre, des conférences ouvertes au grand public ont accompagné cette formation. Plusieurs invités ont animé des conférences et séminaires : je citerai ici Patrick Guyomard, Jean Cournut, Jean-Pierre Winter, Elie Doumit, Guy Rosolato, Roland Gori.

De manière délibérée, le bureau de la Société a choisi de restreindre les rencontres grand public au cours de l’année 2003, au profit de la formation, qui s’est intensifiée, et des séminaires, réservés presque exclusivement aux professionnels. Nous avons pu ainsi consolider l’existence d’un groupe de travail motivé et régulier permettant de conforter les bases du travail engagé et de l’approfondir.

Ainsi, des séminaires et groupes de travail ont pu être organisés. On peut citer ici :

- le séminaire d’Elie Doumit sur le thème « Le frayage lacanien  »

- le séminaire de Jalil Bennani sur le thème de « L’identification  »

- le groupe de recherche de Farid Merini sur « La question du père »

- le groupe de lecture de Abdellah Ouardini sur « L’oeuvre de Mélanie Klein  ».

Le travail de la SPM a pu se faire grâce au soutien décisif apporté par le Service de Coopération et d’Action Culturelle de l’Ambassade de France.

Le but de la Société Psychanalytique Marocaine est à présent de continuer à élargir cette action à un plus grand nombre de praticiens.

Projets pour l’année 2004

Le travail comportera quatre volets :

- la formation psychanalytique personnelle

- les séminaires réservés aux membres de la Société

- les séminaires élargis ouverts aux non membres de la Société

- les conférences grand public.

En outre, un colloque international est prévu en octobre 2004. Il portera sur les enjeux de la psychanalyse aujourd’hui, et prendra en compte les apports socioculturels et les défis de la modernité.

L’attente actuelle vient de différentes villes du Maroc, Rabat, Casablanca, Fes, Marrakech, mais aussi des villes dans lesquelles il n’y a pas encore eu de conférence ouverte au public, à savoir Agadir, Oujda et Tanger.

APPORT DES MIGRATIONS

Je ne saurais finir cet état des lieux sans reconnaître la part qui revient à un apport qui me paraît essentiel : celui de toutes les recherches issues de la migration. Il convient ainsi d’inclure dans cet inventaire l’apport des travaux de chercheurs exerçant en dehors du Maghreb et dont les écrits ont contribué à une réflexion sur la psychopathologie et la psychanalyse au Maghreb. Ils portent sur la langue (langue maternelle et langue de maîtrise), la place de l’individu, le rôle de la famille, de la culture, de la religion. Ainsi, Fethi Benslama interroge ce qui, dans l’islamité n’a pas été pris en compte par l’œuvre de Freud. Inversement, grâce à la psychanalyse, il interroge l’islam en ses fondements. Malek Chebel poursuit des travaux sur l’imaginaire arabo-musulman, les représentations du corps, l’amour, les mœurs et les séductions au Maghreb. Les travaux liés à l’exil et à la migration sont nombreux et ne se limitent pas aux auteurs maghrébins. Il faut citer ici les écrits de J. Hassoun, O. Douville, J.M. Hirt... Des associations très actives, telles Parole sans frontière, ont contribué à un débat fécond sur l’apport des migrations à la recherche psychopathologique et psychanalytique. Un important questionnement agite les recherches sur le Maghreb, traduisant bien la place particulière de cette entité, son rapport aux langues dites étrangères, tantôt rejetées, tantôt réappropriées, sans exclure les questions identitaires qui font la spécificité de chaque pays au sein de cet ensemble.

CONCLUSION

Le psychanalyste, à travers la demande croissante qui lui est adressée, est le témoin de l’évolution de la société marocaine. On assiste aujourd’hui à l’émergence de l’individu dans le lien social, à la remise en question des repères traditionnels et des tabous anciens. Même le vécu religieux des patients, leur croyance et leur pratique sont des faits individuels et il convient que nous, praticiens, interrogions le rapport qu’entretiennent les individus au religieux.

L’introduction, puis la transmission de la psychanalyse au Maroc est incontestablement liée à un élargissement du champ des libertés individuelles et à une tolérance de la société qui consent à s’ouvrir et à laisser coexister une pluralité de discours. La psychanalyse peut apporter un éclairage essentiel sur les mécanismes inconscients qui sont à l’œuvre dans les processus psychiques et les conduites humaines.

Les mutations produites par la conjoncture mondiale, les nombreuses interrogations portant sur les questions d’identité, de culture, de langue et de religion soulèvent des questions essentielles pour les chercheurs de différentes disciplines. Au sein de celles-ci, une place particulière doit être réservée à la dimension sociale, laquelle est inséparable de la dimension individuelle.

De par ses traditions, sa tolérance, son ouverture sur le monde et la place privilégiée qu’il occupe, le Maroc renferme de grandes potentialités pour la recherche. Il constitue un lieu propice pour se pencher de manière nouvelle sur les avancées de la modernité et sur celles des valeurs portées par la tradition. Peut s’y développer un espace d’échanges au sein duquel pourraient être invités des philosophes, des sociologues, des anthropologues et des théologiens.

Alors que de nouvelles expressions du religieux apparaissent dans la société, une pluralité de discours se fait entendre, laissant une place à l’interprétation individuelle du texte sacré et à des pratiques diverses. Le vécu religieux des patients et leurs pratiques relèvent donc autant de facteurs collectifs que de faits individuels.

La psychanalyse peut accompagner les mutations de la structure du sujet dans le monde moderne en étant à l’écoute de la culture et du langage pour tenter de les articuler avec des interrogations universelles.

Un travail de réflexion sur les sociétés musulmanes s’impose. La psychanalyse peut apporter un éclairage essentiel sur les mécanismes inconscients qui sont à l’œuvre dans les processus psychiques et les conduites humaines. Qu’est-ce qui justifie l’amour et la haine ? Comment interpréter les signes d’ouverture ou d’hostilité à l’autre ? Comment traduire l’émancipation ou l’aliénation des individus ? Autant de faits qui interrogent l’individu et son contexte, celui de la langue et de la culture. Toute culture peut alors enrichir un champ symbolique universel tissé de savoirs différents.

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Safouan Moustapha, (1983), Jacques Lacan et la question de la formation des analystes, Paris, Seuil, 91 p.

Collectif (1995), La formation des psychanalystes (fondation européenne pour la psychanalyse), Paris, Point hors ligne, 154 p. Collectif, (1995), Du bilinguisme, Paris, Denoël, 242 p.

Sommaire

INTRODUCTION

AVANT LA PSYCHANALYSE

La psychiatrie

Les psychothérapies

NAISSANCE DE LA SPM

Introduction de la psychanalyse

Premiers développements de la psychanalyse

Les prémices

Le Texte Freudien

L’Association Marocaine de Psychothérapie

La Société Psychanalytique Marocaine

La fondation

Activités

Projets pour l’année 2004

APPORT DES MIGRATIONS

CONCLUSION

BIBLIOGRAPHIE

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fermaton.over-blog.com (Clovis Simard,phD) 16/12/2010 23:09


Bonjour,


Description : Mon Blog(fermaton.over-blog.com), présente le développement mathématique de la conscience humaine.

La Page:CONSCIENCE-GÉOMÉTRIE-INTUITION !

L'INTUITION C'EST MATHÉMATIQUE ?

(fermaton.over-blog.com)

Cordialement

Clovis Simard


fermaton.over-blog.com (Clovis Simard,phD) 16/12/2010 23:07


Bonjour,


Description : Mon Blog(fermaton.over-blog.com), présente le développement mathématique de la conscience humaine.

La Page:CONSCIENCE-GÉOMÉTRIE-INTUITION !

L'INTUITION C'EST MATHÉMATIQUE ?

(fermaton.over-blog.com)

Cordialement

Clovis Simard