Expérimenter nos racines existentielles.

Publié le par Jean-Marie Demarque

Depuis quelques temps, un mois, plusieurs, une année… Je ne saurais le dire de manière précise, j’ai acquis une sorte d’état d’esprit totalement différent de celui qui m’avait habité précédemment, et radicalement autre dans ma manière d’appréhender ce que je pourrais nommer, de manière globale, les aspects spirituels de mon existence.

 

Né dans une famille chrétienne, catholique pratiquante, j’ai été baigné dès ma plus tendre enfance dans une atmosphère croyante, sans toutefois être dévote. Mais la notion d’un Dieu Créateur, ami de l’homme et l’aimant au point d’offrir son propre fils en sacrifice expiatoire du péché humain a été très fortement, très solidement et profondément gravée en moi, avec ses inévitables corollaires que sont les notions de rétribution sous forme de récompense-punition pour les actes posés durant une vie censée pouvoir se perpétuer dans un au-delà éternel, voire ressusciter de ses cendres lors de la fin programmée de sa création par Dieu. Un « formatage » intense du psychisme, qui influe évidemment de manière extrêmement puissante sur tous les aspects de la vie, sur la pensée, le mode de raisonnement, l’intelligence, la compréhension du monde, les idéaux, les inhibitions, les désirs, bref sur tout ce qui constitue une existence, dans toutes ses dimensions touchant tout autant l’être que le faire !

 

Et puis, tout à coup, plus rien de tout cela ! Le sentiment de m’être trompé, d’avoir fait fausse route durant des décennies, d’avoir mal orienté ma vie, mes choix, de m’être laissé abuser par des assertions aussi aberrantes que fausses. Et en même temps, un sentiment d’intense libération, la conviction soudaine de n’être plus lié à quoi que ce soit d’aliénant, le sentiment d’être en paix totale et absolue devant ce qui constituait pour moi comme pour bien la plupart des gens une source indicible d’angoisse sinon de peur : l’idée de ma propre fin, de ma mort et de son après. Et puis aussi, et peut-être surtout, ce sentiment de bien-être et de joie tiré du simple fait de ma vie de tous les jours dont je savoure chaque instant sans plus me soucier le moins du monde d’un hypothétique futur, plus ou moins proche qui pourrait être fait de déceptions, de chagrins ou de contrariétés de tout ordre. Cette idée-là n’a plus aucune prise sur moi : je vis l’instant présent, heureux d’être et de vivre, même si, restant humain, il peut arriver que cette extraordinaire sérénité qui m’habite s’assombrisse dans des moments moins harmonieux, sous l’effet d’une colère difficile à contenir, d’une angoisse qui parfois voudrait pointer, ou d’un souci aussi subit qu’inattendu.

 

En matière de foi, je ne me pose plus de questions : je crois qu’il existe une force vitale qui régit l’Univers dans son ensemble. Je crois que je suis partie prenante de cette force, qu’elle m’habite, m’anime, suscite ma pensée, mes sentiments, ma créativité. J’ai le sentiment presque palpable que mon être de chair, mon corps est le lieu de l’animation et de l’incarnation de cette force, un lieu passager, issus de la fusion initiale de deux cellules, voué à une existence passagère et appelé à retourner au néant dont il est issus, sans aucune perspective d’une survie même immatérielle et donc sans celle d’une quelconque rétribution positive ou négative. Je crois que l’esprit qui anime ce corps, cette enveloppe passagère est une parcelle de celui qui régit l’Univers et qui lorsqu’il quittera son enveloppe charnelle, soit s’incarnera à nouveau pour servir le grand concept vital, soit rejoindra le tout dont il est issu.

 

Dans cette perspective, évidemment, l’idée même de la mort ne nourrit plus en moi aucun sentiment, et surtout ne saurait plus susciter la moindre angoisse.

 

Comment en suis-je arrivé là ? Et pourquoi ?

 

C’est la question qui se pose à moi aujourd’hui, et c’est celle aussi que se posent bien des personnes qui m’ont connu sous un autre aspect, et particulièrement sous celui du théologien, du pasteur qui durant quinze années a exercé son ministère en témoignant d’une foi apparemment aussi forte que solide et sincère ! C’est a priori paradoxal, je le conçois et je l’assume . Mais au-delà du paradoxe, ce que je ressens aujourd’hui est tout aussi fort et sincère !

 

Je ne peux même pas dire que j’aurais « perdu la foi », comme le pensent parfois certains. Si c’était bien le cas, cela pourrait s’expliquer platement par un constat désabusé devant l’inadéquation du dire et du faire constatée chez nombre de chrétiens, et particulièrement chez quelques Tartuffes bigots et hypocrites de la veine de ceux qui ont voulu, dans ma dernière paroisse, m’éliminer et qui, n’ayant d’autres moyens à leur disposition pour le faire, ont choisi la voie de la calomnie, du mensonge, de la diffamation, en passant par celle du harcèlement et de la torture morale. Ils sont arrivés à leurs fins en me jetant comme on jette un « Kleenex » usagé, mais, si ce n’était pour la méchanceté et la perversion dont ils on fait et font encore preuve aujourd’hui, j’aurais presque envie de leur dire « merci ». Très sincèrement : « merci » ! Parce qu’en me jetant, ils m’ont facilité le passage d’un cap que sans eux je n’aurais peut-être pas franchi. Et comme ce franchissement aujourd’hui fait de moi un homme vraiment heureux …

 

Si aujourd’hui je crois de manière absolument agnostique, voire même « athée » au sens strict puisque je ne conçois plus l’existence d’un « dieu » mais celle d’une « force vitale », c’est en raison d’un tout autre événement, et aussi, sans doute, un peu grâce (remarquez bien que je ne dis pas « à cause de ») à un rationalisme qui a toujours présidé à mes raisonnements.

 

L’événement, c’est un accident cardio-vasculaire extrêmement grave, qui aurait dû, selon toute probabilité m’être fatal, survenu en fin de matinée le 12 mars 2008.

 

Souffrant d’insuffisance cardiaque gauche[1], j’ai fait subitement un œdème pulmonaire aigu, accompagné d’une décompensation cardiaque. Je suis resté conscient, malgré la douleur et l’absolue certitude d’être en train de mourir. Dans l’ambulance, j’ai fait un arrêt. Je me souviens précisément de ce qui s’est alors passé : instantanément, toute douleur, toute angoisse ont cessé. Je me sentais infiniment et merveilleusement bien. Les bruits me parvenaient comme au travers d’un écho lointain. Je me suis vu sur la civière, dans l’ambulance, et j’ai clairement entendu le médecin qui disait : « merde, on va le perdre !». Et j’avais, comme une obsession, présente à mon esprit ma fille aînée qui pleurait et me suppliait de rester ; ma fille aînée qui m’avait dit cette phrase-magique : « je t’aime, moi ! ». Alors, j’ai lutté de toutes mes forces en me disant : « je dois rester ». J’ai soudain ressenti une grande douleur, les bruits de sirène se sont fait assourdissants et j’ai perdu connaissance. Je me suis réveillé, vivant, en réa, avec un masque qui me diffusait de l’oxygène sous pression. Je me souviens d’avoir émergé, ne sachant plus du tout où j’étais, ni ce qui s’était passé. Les souvenirs sont revenus ensuite.

 

Une expérience presque banale, tant il y a des témoignages concordants de faits similaires. J’ai tout « simplement » vécu une « NDE » (Near Death Experiment ) comme des dizaines de milliers d’autres personne l’ont déjà rapporté.

 

Un phénomène curieux que beaucoup, et surtout des croyants, interprètent à leur manière comme une preuve de la réalité d’un « passage » dans l’ »au-delà », voire même une accréditation de l’existence de ce dernier. Rien n’est moins sûr : il est par contre très probable, et démontré scientifiquement avec des preuves à l’appui, qu’il s’agisse d’un phénomène normal, engendré par un processus de mort qui génère un état de bien-être et d’apaisement, causé notamment par la production d’endorphines qui « endorment » les centres nerveux. Cette explication (qui « tient la route » !) n’est peut-être pas juste et sera peut-être battue en brèche un jour. Mais cela ne signifierait en aucun cas qu’il n’y ait pas une autre explication qui le soit, explication scientifique s’entend, les autres hypothèses n’étant que suppositions générées par des croyances et donc grevées du poids du doute !

 

Personnellement, la seule et unique chose que je retiens, c’est que la mort, en elle-même, n’est qu’un processus vital, même si c’est le dernier, et qu’après, il n’y a rien. Dès lors, pourquoi nous inquièterions-nous de rien ? Occupons-nous de la vie, vivons l’instant présent, sans revenir sur le passé ni nous préoccuper de l’avenir : seul le moment présent est réel dans la mesure où il est le seul que nous soyons à même de percevoir (encore que, lorsque nous le percevons, il soit déjà passé, ne serait-ce que de manière infinitésimale !).

 

D’autre part, comme théologien, et comme fervent adepte de la phénoménologie des religions, force m’est de constater et de déduire que non seulement un concept humain de Dieu, élaboré même avec les meilleurs arguments ne saurait être que faux. Et par conséquent tout ce qui s’ensuit ne peut aussi qu’être erroné, d’autant qu’on perçoit fort bien dans la part mythique de toute religion le besoin naturel de l’homme de s’en référer à des miracles tels que l’incarnation, la conception virginale, le concept d’un Sauveur, l’espérance dans un au-delà ou une Résurrection, etc… Cette tendance naturelle de l’homme à opter pour le merveilleux est ancrée en lui depuis très longtemps, voire depuis toujours dans la mesure où c’est peut-être cela qui justifie sa particularité à être, contre l’ensemble du règne animal dont il est pourtant issu, un « être pensant », et pensant surtout à ses origines et au sens de son existence !

 

Pour moi cette faculté est la trace d’un apparentement à cette force vitale dont j’ai parlé plus haut et sur laquelle aujourd’hui je ne saurais mettre de nom, pas plus que je ne saurais ni ne pourrais lui attribuer de sentiment humains, fussent-ils considérés comme « parfaits » !

 

La seule et unique spiritualité qui « cadre » avec cette conception à la fois « athée » d’une Force Vitale et plaçant le Néant comme origine et fin[2] de toute chose, c’est le Bouddhisme !

 

Aujourd’hui, je découvre le bouddhisme et les courants de pensée qui s’y rattachent en convergeant vers cette sérénité de l’esprit et cette libération des angoisses dont tout homme a tant besoin. Et au vu de ce que je ressens, devant les perspectives qui s’ouvrent devant moi, je perçois cette découverte comme un cadeau de la vie, qu’il me faut saisir à pleines mains pour pouvoir profiter pleinement de l’instant qui m’est donné, en en faisant profiter ceux et celles qui croisent mon chemin. Si je puis dire, sans revendication aucune que je ne crois plus en l’existence de Dieu telle qu’on me l’a inculquée, j’affirme qu’il ne saurait y avoir de hasard dans ces vies humaines qui sont pour un temps notre lot et par lesquelles nous pouvons apporter notre participation à l’harmonisation de l’Univers, notre vrai, seul et unique corps. Et je souhaite vraiment à chacune et chacun de pouvoir faire et vivre cette merveilleuse et extraordinaire expérience !

 

Jean-Marie Demarque

 

Théologien,

 

Psychothérapeute-Analyste

 

[1] L’insuffisance cardiaque gauche est la forme la plus grave de dégénérescence cardiaque et est considérée comme étant la phase terminale de toutes les maladies cardiaques. Elle ne laisse qu’une espérance de vie réduite. Seule une greffe cœur-poumons peut « guérir » le malade.

 

[2] Fin est à entendre ici dans son sens de finalité, de but, et non dans celui d’une finitude ou d’un terme définitif. Pour le Bouddhisme, l’anéantissement, le retour au néant marque la fin du Samsara (cycle des réincarnations ) et l’entrée dans le Nirvana, laquelle peut déjà se vivre comme plénitude de paix dans l’hic et nunc de notre quotidien !

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marfaing didier 06/09/2011 08:43


A la recherche de commentaires sur la notion de "rétribution positive", je suis arrivé sur votre page. Vous êtes passé de la foi chrétienne à une spiritualité où se mêlent athéisme, agnosticisme,
déisme, bouddhisme ... j'ai personnellement un parcours inverse : athéisme > agnosticisme > déisme > bouddhisme > christianisme ... sans être pour autant replié sur des vérités
hermétiques car j'ai en mémoire cette phrase "c'est en cherchant la vérité que l'on trouve l'illumination, non en la proclamant". Il est vrai que les chrétiens et autres chapelles de tous bords
sont bien décevants par leur promptitude (très humaine) à éliminer tous ceux qui s'écartent du dogme et osent une approche nuancée de la Parole. Mais c'est par une approche très nuancée que j'ai
été touché par la foi, probablement parce que j'en avais besoin pour donner un sens à cette vie qui, si elle ne s'intègre pas dans un plan d'ensemble, est d'une absurdité manifeste. Je vous
souhaite beaucoup de paix et de bonheur dans votre nouvelle vie.